Arrivée à DUNKERQUE

Après avoir traversé la Belgique passant par Liège, ils arrivèrent au Port d’Anvers. Mais là quelle ne fut pas leur surprise ! Aucun navire n’était affrêté pour le grand départ. Des rumeurs prétendaient que c’était à Ostende qu’ils devaient se rendre. Alors, confiants, ils reprirent la route. Là encore, les nouvelles n’étaient pas meilleures, rien ne semblait prévu pour eux. Le siège de la Compagnie DELRUE se situait à Dunkerque en France, c’est donc là qu’il fallait aller !

Les premiers arrivèrent le 13 mai 1846 dans cette ville, premiers éclaireurs du long et incessant convoi qui allait se former rapidement. 82 personnes composaient cette avant-garde. Ils se mirent vite en quête de nouvelles concernant leur départ. Mais, ce qu’ils découvrirent n’était pas du tout à la hauteur de leurs espoirs. Oui, ils pourraient embarquer vers leurs destinations, mais, il leur faudrait régler rubis sur ongle les 32 Thalers par personne. Unilatéralement, les tarifs avaient été augmentés et les modalités avaient été révoquées par la Compagnie Delrue, dirigée par Charles Delrue, qui prétendait ne pas être au courant des agissements de son agent le Sieur Diel.

Par centaines, ensuite, arrivèrent d’autres candidats au départ. 500 Prussiens, en juillet 600, début août 900. Mais de départ, il n’était plus question car aucun d’entre eux n’était en mesure de s’acquitter des sommes réclamées. Cette horde grossissait de jour en jour au point de commencer à susciter, de la part des autorités locales, des demandes de directives quant à la manière de gérer la situation, auprès du Préfet du Nord.

Un Professeur d’Allemand de Dunkerque, Monsieur Hohagen s’émut de la situation et s’offrit de leur servir d’interprète auprès de la Compagnie Delrue mais aussi des autorités. Cette personne leur sera d’un grand secours tant au niveau des démarches à effectuer que dans d’autres domaines comme nous le verrons plus tard.

Après divers articles du journal La Dunkerquoise, qui laissent entendre que la Compagnie Delrue était à l’origine de ces arrivées dans la ville ; cette même compagnie fit paraître en juin 1846 l’article suivant :

« L’article publié par le N° de la Dunkerquoise du 18 juin courant et traitant de la présence en cette ville d’émigrants allemands pourrait faire croire aux habitants de Dunkerque que la maison de commerce qui l’an dernier, a procuré le passage pour le Brésil à un grand nombre d’étrangers est cause de l’arrivée à Dunkerque de nombreuses familles allemandes qu’on y remarque. C’est une erreur que cette Maison tient à faire reconnaître »

La situation se dégradait chaque jour un peu plus. Le maigre pécule avait fondu ou dans nombre de cas n’existait plus. Les chefs de familles cherchaient à se placer pour trouver de quoi nourrir leur famille. Cela avait eu pour conséquence d’effrayer les âmes bien pensantes qui s’interrogeaient sur la concurrence de cette main d’œuvre qui comme ils disaient «n’est pas née dans nos murs». Il existait même des mouvements de protestation de la part des ouvriers de la région qui eurent pour conséquence l’interdiction de tout travail de ces Allemands par le Préfet du Nord.

Comprenant que la situation était désespérée, 65 pétitionnaires firent savoir que n’étant plus en mesure de se rendre au Brésil et ne pouvant, non plus, retourner sur leur terre d’origine par manque de moyens. Ils sollicitaient des autorités françaises la possibilité d’être transportés en Algérie en vue de leur établissement.

A tous les coins de rues, il était maintenant fréquent de rencontrer des adultes ou des enfants Allemands qui mendiaient de quoi se nourrir auprès de citoyens de cette ville. Citoyens qui malgré le nombre de sollicitations étaient et resteront émus par ce triste spectacle.

Un élan de solidarité auprès des citadins fut organisé par Monsieur Hohagen pour venir en aide à ces pauvres allemands. Il fut à l’origine de beaucoup d’appels à l’aide sous diverses formes. Il fut même organisé un concert au bénéfice des allemands. Voici deux de ses appels dans le Journal «la Dunkerquoise»:

Le 17 juillet 1846


Collecte en faveur des émigrants Allemands

« Cent vingt-sept familles d’émigrants allemands qui sont en ce moment à Dunkerque, se trouvent dans la plus affreuse misère. On voit errer dans les rues et dans les promenades publiques, demandant d’un air suppliant l’aumône de la charité. Mais cette ressource est trop faible pour pouvoir subvenir à leurs besoins ; on a vu quelques-uns chercher autour des égouts un soulagement à la faim qui les dévore, d’autres ont été trouvés demi-morts d’inanition dans la rue.
J’ai la confiance qu’on ne les laissera souffrir plus longtemps, mais qu’on s’empressera de leur donner des marques de cette sympathie, de cet intérêt fraternel qui doit unir tous les hommes à quelque pays qu’ils appartiennent.
Les dons seront reçus avec reconnaissance au bureau de ce journal qui rendra un compte fidèle de leur emploi.»

Dr-H. HOHAGEN

Le 1er août 1846


Aux Habitants de Dunkerque

« On sait qu’il y a, dans ce moment, à Dunkerque plusieurs centaines d’Allemands qui se trouvent dans le plus affreux dénuement. On ne demande pas sans doute que nous discutions ici la question de leur présence dans nos murs ; qu’il suffise aux cœurs bienveillants de savoir qu’ils souffrent et qu’ils réclament notre assistance. Il est vrai que le Gouvernement paraît disposé à s’intéresser à ces malheureux, et ce qu’il a parlé de les faire passer en Algérie ; mais il n’a pas encore transmis sa résolution définitive, et en attendant, leur position devient chaque jour pire.
Comme compatriote de ces infortunés, l’honorable Monsieur Hohagen Professeur au Collège, s’est cru appelé par la providence à leur offrir l’appui qu’ils pouvaient leur prêter ; en conséquence il a exposé leur situation à ses amis et à tous les habitants de cette ville et a sollicité le concours de leur charité, sa confiance n'a point été vaine ; beaucoup de personnes se sont empressées de répondre à cet appel. Mais qu’est-ce qu’un secours qu’on ne donne qu’une fois pour des besoins qui renaissent chaque jour ! Cette ressource n’a pas tardé à s’épuiser, et aujourd’hui on n’a plus de pain à donner. Habitants de Dunkerque, que vos entrailles s’élargissent ; ne soyez pas sourds à la voix de tant de créatures humaines qui vous crient d’avoir pitié de leurs femmes et de leurs enfants ; que ceux qui ont déjà donné, renouvellent leurs offrandes, et que les autres veuillent bien se rappeler ce sage commandement que Jésus Christ nous a laissé : « faites aux autres ce que voudriez qu’ils fissent pour vous s’ils étaient à votre place, et que vous fussiez à la leur » Les dons seront reçus avec reconnaissance au bureau de ce Journal. »
UN AMI DE L’HUMANITE