IX
Comparaison des Naissances et des Décès

Natalité et mortalité sont donc toutes deux assez fortes à la Stidia ; mais de ces deux mouvements lequel est le plus rapide ? Comparées aux décès, les naissances ne laissent-elles pas apparaître des excédents ? A ce signe seulement, on reconnaîtra la possibilité de l’acclimatement de la race allemande en Algérie.


Traçons d’après les résultats annuels un double graphique. Voyez comme la ligne brisée qui représente les naissances se maintient le plus souvent au-dessus de celle qui figure les décès et comme cette dernière en reproduit les ressauts brusques. Durant des périodes décennales entières, la première se maintient au-dessus et fort au-dessus de la seconde et quand par hasard cette dernière la dépasse une année, toujours, l’année suivante, elle descend au-dessous. Deux particularités à signaler : en 1856, élévation brusque de la ligne des naissances, suivie l’année d’après par un tout aussi brusque relèvement de la ligne des décès. En 1895, ressaut aussi fort dans la natalité, mais la mortalité est restée régulière ; cette différence entre deux phénomènes semblables, à deux époques de l’histoire de la Stidia, n’a-t-elle pas sa signification ?


La comparaison serait incomplète, si elle ne faisait pas ressortir les gains moyens réalisés chaque année ; ils semblent considérables, si l’on met en parallèle les moyennes décennales des naissances et des décès, rapportées à mille :

 Années  Natalité  Mortalité  Bénéfices
 1856-1865  46,9  29,9  17
 1866-1875  49,4  35  14,4
 1876-1885  50,4  35,4  15

Donc tous les ans, si la population avait été de 1 000 habitants, elle aurait gagné soit 17, soit 14,4, soit 15 individus, simplement par l’excédent des naissances sur les décès.


Ce résultat manque encore de précision ; à ces gains annuels, substituons les gains de cinquante quatre ans ; réalisons la somme des naissances, défalquons du total ainsi obtenu la somme des décès, cette soustraction donne au profit des naissances, 354 gains : ce qui revient à dire que la population a presque doublé.


Combien était-il donc prudent de ne point se faire une opinion sur le simple examen des chiffres du dénombrement ? Dans une colonie en formation, où la population est mal assise, où elle n’est pas retenue dans un village par les liens de famille, les traditions, les accoutumances, fréquents sont les déplacements ; dans notre siècle où l’attrait irrésistible des villes draine le surplus de la population des campagnes vers les agglomérations urbaines, où l’industrie et le commerce assurent un salaire fixe à ceux que les produits toujours éventuels de la terre ne satisfont pas, les villes, augmentent de tout ce que perdent les campagnes, assurément cette dernière forme de dépeuplement s’exerce en Algérie moins qu’en France quoi qu’elle ne soit pas négligeable ; notre grande colonie africaine reste une colonie essentiellement agricole ; mais les déplacements de centre en centre sont plus répétés.


Les villages algériens anciens se dépeuplent au profit des centres de création récente, comme se dépeuplent les ruches par le départ des essaims. A ce départ, à cet essaimage, la plus grande superficie des concessions actuellement accordées et le bas prix des terres indigènes invitent les jeunes fils de colons : là où les premiers concessionnaires ne recevait que dix hectares, l’administration plus généreuse en accorde trente, et les familles trop à l’étroit sur leur modeste patrimoine le vendent pour aller s’établir ailleurs sur des terres encore neuves, dans les douars : le dénombrement de 1901 nous apprend entre autres choses que l’élément européen se répand de plus en plus dans les communes mixtes : là, malgré les entraves apportées aux achats de terres indigènes, le domaine utile et riche passe entre ses mains. Ainsi donc la dépopulation apparente des anciens centres cache un accroissement réel des familles ; toutes les colonies européennes augmentent rapidement en Algérie et la colonie allemande aussi bien que les autres, en dépit des prophéties des pessimistes, malgré les craintes des démographes.


Doutera-t-on encore de l’acclimatement des Allemands de la Stidia au climat algérien ? ne reviendra-t-on pas sur l’opinion singulièrement erronée du dépérissement de cette race en Afrique ? Sans vouloir donner à nos conclusions plus d’extension, plus de valeur qu’elles ne méritent, elles prouvent à notre avis qu’on a eu tort d’induire une loi générale de statistiques incomplètes et nécessairement mensongères. Incomplètes, ces statistiques l’étaient ; car elles ne comptaient comme allemands que ceux que n’avait pas atteint la naturalisation ; or, grâce à elle, la grande majorité des enfants dans ces colonies anciennes s’était insinuée parmi les français et était comptée comme appartenant à cette nationalité ; le reste ne se composait plus que de vieillards chez lesquels la mort accomplissait rapidement son œuvre. Nécessairement mensongères, elles l’étaient aussi ; aujourd’hui on entend par colonie allemande non plus les groupes compacts d’individus acclimatés, composés par égale part d’hommes et de femmes qu’avait de bonne heure reçus la colonie, mais un mélange inorganique de personnes âgées, de voyageurs de commerce, de touristes qui forme une population flottante, sans cesse en mouvement, composée surtout de célibataires. Comment dans un pareil milieu, les décès ne l’emporteraient-ils pas sur les naissances ? Ajoutez que cette population est disséminée dans nos grandes villes de la côte où la mortalité est plus grande que dans l’intérieur.


A la Stidia, au contraire, la composition de la population est normale, beaucoup plus aujourd’hui qu’aux premiers jours de l’établissement ; depuis 54 ans, elle vit à la campagne, s’est fixée au sol, s’est habituée au climat ; elle prospère et elle s’accroît. Soutiendra-t-on qu’elle n’est pas acclimatée ? et ce simple fait n’infirme-t-il pas les conclusions pessimistes trop hâtives qu’on allait répétant sur les destinées de la race allemande en Afrique ? loin de dépérir, loin de dégénérer, elle fait souche de nombreux enfants vigoureux et forts, et malgré une forte mortalité infantile elle compense ses décès par une natalité plus abondante encore.