VIII
La mortalité
Il ne suffit pas pour qu’une race soit dite acclimatée dans un pays, qu’elle ait de nombreux enfants ; les plantes, les arbres surtout ne portent-ils pas le plus de graines et de fruits, l’année même où ils vont se sécher et périr. Il importe aussi qu’elle n’ait pas une mortalité exagérée quoique anormale. Anormale, cette mortalité doit l’être fatalement puisque le milieu physique, la condition de vie matérielle et morale sont changés ; mais il ne faut pas qu’elle soit exagérée au point que les naissances ne compensent plus les décès. Avant d’établir cette comparaison nécessaire, déterminons la marche de cette mortalité à la Stidia ; relevons les résultats annuels :

 Années  Décès  Années  Décès  Années  Décès  Années  Décès
 1847  14  1861  14  1874  16  1888  19
 1848  23  1862  18  1875  16  1889  25
 1849  13  1863  15  1876  17  1890  8
 1850  19  1864  10  1877  20  1891  15
 1851  23  1865  9  1878  10  1892  23
 1852  17  1866  19  1879  16  1893  28
 1853  6  1867  22  1880  21  1894  22
 1854  6  1868  22  1881  18  1895  19
 1855  16  1869  8  1882  14  1896  11
 1856  10  1870  11  1883  13  1897  23
 1857  35  1871  15  1884  27  1898  17
 1858  9  1872  16  1885  14  1899  23
 1859  15  1873  14  1886  26  1900  12
 1860  10    1887  11  


La simple inspection de ce tableau rassure déjà cette prétendue exagération de la mortalité allemande. Dans le long espace de 54 ans, une seule fois les décès ont dépassé la trentaine ; en 1857, ils ont atteint 35, mais ce n’était là que la conséquence de la forte natalité de l’année précédente, 36 naissances - 14 fois, leur nombre a été supérieur à 20. Mais ces maxima ne se produisent que pendant les premières années par suite de l’acclimatement ou de la misère profonde des colons, ou durant les dernières avec le contingent de Fornoka. Exception doit être faite pour 1867 et 1868 où sévissent la disette et des épidémies meurtrières : pour chacune d’elles on enregistre 22 décès - mais par contre, trente trois fois la mortalité a été inférieure à 20 décès, et 6 fois les minima se sont abaissés au-dessous de 10 et même jusqu’à 8 et 6 ; ce qui est bien peu, on l’avouera, pour une population de plus de 400 habitants.


Comparée précisément à ce chiffre et rapportée à 1 000, cette mortalité serait pour les périodes normales que l’on a choisies pour la natalité :

 1856 - 1865    29,9
 1866 - 1875  35
 1876 - 1885  35,4

Nous n’avons pas pu nous procurer les moyennes de la mortalité particulières à la Prusse Rhénane d’où, on le sait étaient originaires les Stidiens, mais nous les possédons pour quelques états allemands voisins ou pour l’Empire :

 Wurtemberg  ------------------  31,5
 Bavière  ------------------  30,6
 Duché de Bade  ------------------  27,3
 Alsace-Lorraine  ------------------  26
 Empire Allemand  ------------------  26,6

Il est permis de supposer que ceux de la Prusse Rhénane ne s’en écartaient pas sensiblement. Y-a-t-il donc eu une si grande recrudescence dans les décès ? Sans doute les moyennes sont plus élevées, mais n’était-ce pas inévitable ? et le contraire n’eût-il pas été plus surprenant ? Plus curieuse sans doute est l’augmentation que l’on a eu à constater plus tard ; or, au témoignage de Bugeaud la nombreuse population d’enfants débarqués en même temps que les parents avait bonne mine. Ces éléments bientôt adultes, bientôt vigoureux et résistants, n’ont d’abord donné que peu de décès. Ce ne fut qu’assez tard que, la composition de la population étant devenue normale, les moyennes s’élevèrent.


Est-il interdit d’espérer leur fléchissement dans l’avenir ? Depuis 1896, la mortalité générale des Européens suit dans notre grande colonie africaine une marche régressive régulière. De cette moindre mortalité, les Allemands ne bénéficieront-ils pas comme les autres peuples ? Quels sont donc les éléments de cette population qui sont les plus cruellement frappés ? Point n’est besoin d’étudier longuement les registre de l’Etat-Civil pour se convaincre que les décès d’enfants se succèdent sur les feuilles avec une rapidité, avec une régularité désespérante. Déjà le rapprochement de ces deux maxima de la natalité en 1856 (36) et de la mortalité en 1857 (35) était plus qu’un indice ; mais lorsqu’on examine d’un peu plus près l’âge des décédés, on demeure douloureusement frappé par la quantité considérable des actes de décès d’enfants au-dessous de 15 ans. Quelques exemples éloquents : en 1851, sur 23 décès, 14 d’enfants ; en 1855 sur 16, 12 ; en 1859 sur 15, 11 ; en 1862, sur 18, 15 ; en 1866 sur 19, 19, etc… A quel âge meurent ces enfants ? Une partie dès la première année ; une autre entre deux et cinq ans, comme l’indique le tableau suivant pour la période qui s’étend de 1877 à 1881 :

Mortalité par âge 1877-1881

 Années   1 an  1 à 5 ans  5 à 10  10 à 20   20 à 50   50 et +  Mortalité
Générale
 1887  7  6  "  1  3  3  20
 1878  4  1  1  1  2  1  10
 1879  9  4  "  1  2  "  16
 1880  1  7  2  2  6  3  21
 1881  7  7  "  1  2  1  18
 TOTAL  28  25  3  6  15  8  85

Tandis que les autres âges n’offrent qu’un nombre relativement restreint de décès, les deux premiers âges en ont donc toujours beaucoup. Nous sommes persuadés que si l’on poussait plus loin ces investigations, on serait amené à vérifier cette loi à laquelle nos études générales de démographie algérienne nous avait antérieurement conduit : en Algérie, les enfants meurent surtout dans la période qui coïncide avec leur dentition et suit immédiatement leur sevrage. La chaleur débilitante et énervante s’ajoute à la fièvre de poussée de dents et rend ce travail douloureux et pénible ; puis quand l’allaitement cesse, la transition avec une nourriture plus échauffante et moins facilement assimilable provoque fréquemment des maladies d’intestins dont ces petits être encore faibles sont victimes. Plus qu’en Europe, plus qu’en France, les derniers mois de la première année et les premiers de la seconde apparaissent comme un âge critique et à ce moment les mères ne sauraient prendre trop de précaution pour la nourriture de leurs enfants. Les prennent-elles ? Qui oserait l’affirmer ? Combien ignorent encore les règles de l’hygiène et de l’hygiène spéciale à l’Afrique du Nord ? Ajoutez qu’il n’y a jamais eu, qu’il n’y a pas encore de médecin à la Stidia, qu’il faut faire plusieurs kilomètres pour aller le chercher à Rivoli et vous jugerez de la quantité énorme de vies humaines que l’ignorance ou l’absence de soins médicaux ont laissé périr.


En même temps que la mortalité infantile, la mortalité masculine s’aggrave en Algérie. Il y a vingt cinq ans, le Docteur Bertillon considérait cette exagération comme un des desiderata de l’acclimatement des Européens. Des deux sexes, le sexe masculin paie un tribut plus lourd à la mort que le sexe féminin. L’exemple de la Stidia justifie-t-il de pareilles appréhensions ? La question devait d’autant mieux se poser pour ce centre qu’il s’agissait d’une population du Nord chez laquelle la température n’est pas la première des vertus :

Etat-Civil des décédés à la Stidia 1881-1887

 Années Hommes mariés  Veufs ou divorcés Garçons Femmes mariées   Veuves ou divorcées   Filles  Mortalité
Générale
 1881  "  "  8  2  " 8  18
 1882  1  1  5  1  2  4  14
 1883  2  "  5  2  1 3  13
 1884  2  2  9  2  1 11  27
 1885  3  "  7  "  "  4  14
 1886  2  " 12  1  "  11  26
 1887  2  2  1  1  "  5  11
 TOTAL  12  5  47  9  4  46  123

Il ne ressort, comme on le voit, de ce tableau aucune indication précise ; chaque sexe apporterait à la mort son même contingent. En concluera-t-on que l’opposition signalée n’existe pas ailleurs, en particulier dans les villes ? Faut-il surtout nier les ravages que l’alcoolisme exerce sur les Algériens, quoiqu’il s’agisse ici d’une population qui se livre parfois à la boisson ou non, les milieux sont différents ; en réalité, la vie à la campagne, en plein air, les durs travaux de la journée neutralisent chez ces gens laborieux les funestes effets d’une intempérance passagère.