Au cours de la visite que le Maréchal Bugeaud fit à la
Stidia, il fut frappé de la désorganisation des familles.
« Il y a des hommes isolés qui n’ont pas de famille.
Il est évident qu’on ne peut pas leur donner une maison,
ni une concession de terres. Pour qu’ils obtiennent cette faveur,
il faut qu’ils se marient ». Cette prime au mariage provoque
un grand nombre d’unions en 1847 ; cette année là,
26 furent conclues et l’année suivante 11. Puis leur nombre
tomba au-dessous de 10 et depuis lors il a rarement dépassé
ce chiffre. Qui ne voit que la quantité de ces mariages fut à
ce moment-là un avantage précieux pour le peuplement,
non seulement parce qu’il augmenta le chiffre des naissances,
mais aussi parce qu’il arrêta cette déplorable tendance
à la prostitution qui s’était manifestée
parmi les jeunes filles, que de nouvelles familles se fondèrent
et qu’enfin la solidarité familiale permit de mieux endurer
la misère et de lutter contre le découragement.
Durant toute la période qui s’écoule entre cette
première installation du centre et les années 1860-1861,
les mariages sont encore nombreux. On sait en effet, et c’est
ce qui effrayait le plus le Maréchal, que cette colonie comptait
à son arrivée une forte proportion d’enfants. Quand
ces enfants devinrent des hommes, ils se marièrent. De là,
la persistance d’un chiffre élevé pour les mariages.
Puis les registres ne contiennent plus que quatre ou cinq unions annuelles,
jusqu’au moment ou l’Etat-Civil de Fornoka est venu s’ajouter
à celui de la Stidia.
Plus que le nombre de ces mariages, l’âge où ils
sont contractés par les jeunes gens ou les jeunes filles est
intéressant ; car il a des conséquences directes sur la
quantité des naissances et sur la vigueur physique des enfants.
L’étude démographique générale que
nous avons entreprise de l’Algérie nous avait appris que
l’âge du mariage pour l’homme, aussi bien que pour
la femme était beaucoup plus précoce dans cette colonie
qu’en France. Toute naturelle, toute logique paraîtra la
chose puisque le climat plus chaud de l’Afrique avance l’époque
de la nubilité. L’exemple de la Stidia confirme cette loi
générale. Dans les sept dernières années,
les plus précieuses à consulter (car la population est
assise, elle ne se trouve plus sous l’influence de causes accidentelles
qui ont agi sur elle au début) 27 % parmi les jeunes gens se
marient de 20 à 25 ans ; 40 de 25 à 30 ans ; 20 de 30
à 35 et seulement 11 après 35 ans. Tandis que pour des
raisons connues, en particulier la période de service militaire
à accomplir, le maximum de la nuptialité ne se produit
dans le sexe masculin que de 25 à 30 ans, dans le sexe féminin,
il est atteint par les jeunes filles au-dessous de 20 ans ; sur 100
jeunes filles de la Stidia, 50 sont mariées avant d’atteindre
cet âge, 31 de 20 à 25 ans, 7 seulement de 25 à
30, et 11 après 30 ans. Dans ces dernières, on remarque
surtout des veuves ; règle générale donc, les unions
sont des plus précoces.
Si la précocité des mariages est un fait heureux pour
la fécondité des familles et l’avenir de la race
allemande en Algérie, la nécessité de se marier
entre eux dans un village dont ils formaient presque exclusivement la
population, était au contraire une condition défavorable.
A ces unions entre compatriotes, les poussaient la similitude de mœurs,
de langue et peut-être aussi un certain esprit de particularisme.
Dans les commencements toutefois, la présence de quelques concessionnaires
militaires, sous-officiers ou soldats français retraités,
amena des mariages croisés, mais conséquence inévitable,
l’élément français, étant trop faible
pour assimiler la masse des allemands et s’étant même
dispersé, se laissa plus ou moins assimiler par eux ; car leurs
enfants épousèrent des allemandes. Quelques jeunes gens
étrangers au village vinrent aussi choisir des épouses
parmi les jeunes filles de la Stidia ; mais la grande majorité
appartenait au groupe des Alsaciens-Lorrains, de telle sorte que ces
mariages ne modifièrent que fort peu cette unité ethnique.
Aujourd’hui, qui s’en tiendrait aux termes et aux chiffres
des statistiques officielles pourrait croire que la fusion entre les
diverses races se fait rapidement ; ce serait une illusion, due le plus
souvent à une interprétation défectueuse de la
loi de 1889 ou à la confusion des nationalités qu’elle
a entraînée ! ces fils d’allemands ne déclinent
pas la qualité de français à la majorité,
ils font leur service militaire en Algérie et sont désormais
portés comme français ; les jeunes filles, soit que la
loi ne leur ait pas été appliquée après
leur majorité, soit qu’elles n’aient pas atteint
vingt ans, ont conservé leur nationalité. Quand ils se
marient, il n’y a pas croisement de deux races malgré l’apparence.
En réalité et depuis cinquante ans, presque toutes les
unions se sont faites à la Stidia entre allemands et allemandes,
de telle sorte que les habitants de ce village ne forment plus actuellement
qu’une grande famille, dont tous les membres très unis
se soutiennent entre eux. Ils considèrent la Stidia comme leur
fief et la défendent résolument contre toute intrusion
d’éléments étrangers. S’établit-il
parmi eux un propriétaire qui n’appartient pas à
leur race ou plutôt à leur famille, ils le jalousent ;
les fonctionnaires français ne trouvent même pas grâce
à leurs yeux. Dans la lutte pour l’existence, ce particularisme
exclusif, en solidarisant les intérêts de tous a été
évidemment un grand avantage ; il n’est guère dangereux
pour la cause française, car malgré ses effets, tôt
ou tard, l’assimilation se fera. Mais il l’est peut-être
davantage pour l’avenir de cette race ; nul n’ignore à
quels résultats conduisent des mariages entre consanguins : débilité
physique des enfants, dégénérescence intellectuelle.
Ce jour-là n’est pas encore venu pour la Stidia : les listes
de recrutement attestent la haute taille des conscrits d’origine
allemande, et ce caractère se marque d’autant mieux qu’à
côté d’eux, inscrits sur ces mêmes listes se
rencontrent des Espagnols, toujours beaucoup plus petits. Tandis que
les Allemands conservent leur haute stature d’hommes du Nord et
de germains, souvent supérieure à 1 m 80, 1 m 84, les
Espagnols se maintiennent au-dessous de 1 m 70 et descendent jusqu’à
1 m 64, 1 m 65. Vaines paraissent donc être pour le moment les
craintes ; le seraient-elles toujours si des croisements n’avaient
point lieu dans les générations qui suivront ?