V
Démographie de la Stidia
Lorsqu’on entreprend de faire la démographie d’un centre algérien, deux groupes de statistiques de valeur très inégale doivent être consultés. D’abord les chiffres des dénombrements dont l’Algérie a bénéficié dès sa naissance ; mais ils sont généralement vagues, d’une appréciation difficile parce qu’ils manquent de concordance et n’offrent au surplus que peu de renseignements ; et cependant ce sont les seuls que l’on possède, les seuls que l’on livre en détail à la publicité. Les registre de l’Etat-Civil donnent des matériaux beaucoup plus précieux et plus sûrs ; encore par suite du mélange, à certaines époques, des actes de naissance et de décès des musulmans avec ceux des Européens, faut-il se livrer aux recherches les plus minutieuses pour démêler cette confusion regrettable, sans que l’on soit jamais absolument certain de n’avoir pas fait quelque légère omission ; toutefois, ils notent avec précision les mouvements de la population et jettent quelques clartés sur des problèmes que les dénombrements posaient sans permettre de les résoudre.

Les dénombrements


A qui s’en tiendrait au simple examen des dénombrements successifs de 1856 à 1901, l’accroissement de la population de la Stidia paraîtrait bien faible. A peine en ces quarante cinq ans elle aurait gagné une centaine d’âmes. Il ne faut pas en effet faire état du brusque relèvement qu’on observe en 1896 ; quatre auparavant, sur le territoire de cette commune, Fornoka avait été peuplé, 55 concessionnaires y avaient été établis qui représentaient 289 individus. Sans doute 1/5 venaient de la Stidia mais les autres étaient originaires de France ou d’autres points de l’Algérie.
Or, si l’on ne tient pas compte de cette majoration, on demeure tout étonné en présence des résultats : les recensements n’enregistrent que des oscillations sans importance, oscillations qui s’expliquent en partie par la confusion des populations musulmanes et européennes.


En 1861, la Stidia fait partie de la commune de Rivoli, ainsi qu’une autre annexe Aïn Nouissey. Le dénombrement ne donne que les chiffres d’ensemble, s’appliquant à la fois à Rivoli et à ses deux annexes. Pas de renseignement particulier sur la Stidia. En 1866, plus de détails ; le nombre des habitants du centre s’élève à 486 dont 90 français, 394 étrangers et 2 musulmans. On ne découvre plus de traces des Belges qui, selon toute vraisemblance, ont été comptés parmi les Allemands et dont ne s’occuperont plus les statistiques. L’augmentation aurait dont été en dix ans de 8 pour les Français et de 51 pour les Allemands.


En 1872, diminution générale ; elle porte sur les deux groupes français et allemand, cependant que les musulmans s’accroissent. La population totale perd 22 unités, les Français 1, les Allemands 36.
En 1876, régression encore, mais régression moins sensible sur l’ensemble ; la chute n’est que de 4 ; par suite de naturalisation, les Prussiens décimés voient leur nombre fléchir (314 au lieu de 358), tandis que se relève celui de nos nationaux.
En 1881, les résultats du recensement furent publiés d’une façon fort incomplète. Pour toutes les communes de l’Algérie, on n’imprima que les chiffres globaux ; c’était moins de peine et plus vite fait. Sur le tableau, la Stidia était portée comme renfermant 515 habitants. Le centre aurait progressé ; mais ces gains n’auraient-ils pas leur raison d’être dans ce fait que les familles musulmanes commencent à s’établir dans ses murs et que le recensement les dénombre comme faisant partie de la population municipale ?


En 1886, nouvel élément de confusion et plus grave ; à la Stidia avaient été rattachés deux douars (Ouled Séroussi et El Kedadra) qui comprenaient un millier d’indigènes environ ; dès lors la population municipale sera portée de 1 600 ou 1 700 individus, et voilà qu’il n’est plus possible de distinguer parmi nos sujets musulmans ceux qui habitent le village de ceux qui vivent dans les douars. Les Européens n’augmentent toujours pas. Depuis 1876, en dix ans, ils auraient perdu une unité (452 au lieu de 453).


Ce recul, presque régulier, s’accentuera-t-il ? La création de Fornoka donne une nouvelle impulsion à la colonisation et au peuplement de la région, sans cependant profiter à la Stidia. Elle lui enlève une partie de ses colons qui obtiennent des concessions de 30 hectares dans le hameau ou les achètent alors qu’à la création de la Stidia, ils n’avaient reçu que dix hectares. Comment suivre désormais ce développement ? tous les chiffres sont confondus ; le nombre des nouveaux habitants de Fornoka, venant s’ajouter à celui des anciens colons de la Stidia, enfle les statistiques et les dénature. Déduction faite de l’élément musulman, les Européens sont successivement : en 1891 (année de la création de Fornoka) 494, en 1896, 772, en 1901, 746. Et toujours même infiltration de l’élément étranger dans l’élément français ; le chiffre de nos nationaux passe de 198 à 361, puis 671, 642, tandis que par un mouvement contraire s’abaisse celui des étrangers, des allemands en particulier : 254, 133, 51, 46. Détail à noter ! le flot de l’émigration espagnole est venu battre les fossés de la Stidia et a déposé sur son territoire quelques ouvriers agricoles, une cinquantaine environ.


Si obscurs, si incomplets que soient les renseignements fournis par les dénombrements, manifestement et à première vue, ils paraissent prouver que la race allemande a peine à s’accroître à la Stidia. Si elle ne reste pas stationnaire, du moins a-t-elle perdu sa belle vigueur, et ses nombreux enfants ? De là à conclure qu’elle s’étiole sous le climat d’Afrique, qu’elle dégénère, qu’elle est condamnée à disparaître, la transition est vite faite et en apparence permise, puisque pareille conclusion s’accorde avec l’opinion généralement admise ; sur la foi des statistiques générales, on va répétant, et nous même l’avons fait après bien d’autres, que la race germanique se perd, qu’elle ne compense pas par ses naissances les vides qu’y produisent de nombreux décès. L’exemple de la Stidia confirmera-t-il cette opinion ? la théorie, mise à l’épreuve des faits, se vérifiera-t-elle ?


On ne tient généralement dans toutes ces études aucun compte d’un autre élément d’appréciation ? Cette population n’a-t-elle pas essaimé aux environs ? Trop à l’étroit dans le village, et surtout n’y trouvant pas à cause du peu d’étendue des concessions de quoi occuper les bras de leurs enfants, certaines familles n’ont-elles pas quitté le centre pour s’établir ailleurs qui comme concessionnaires, qui comme simples ouvriers agricoles ? A Fornoka, nous en avons trouvé 11 originaires de la Stidia ; pour ceux là du moins, ils ne sont pas sortis du territoire de la commune ; nous en connaissons d’autres qui sont allés se fixer à Mazagran, à Rivoli, à Port aux Poules, à Mendez, à Relizane, à Saint Cloud, etc… Assurément cette émigration est fort difficile à suivre ; mais il suffit qu’elle soit réelle ; elle infirme déjà les conclusions pessimistes qu’une précipitation hâtive dans les jugements aurait pu faire porter. Comment mesurer l’intensité de ce mouvement et résoudre en même temps le problème de l’acclimatement de la race germanique au climat algérien, sinon en compulsant les registres de l’Etat-Civil, en étudiant la nuptialité, en comparant la natalité et la mortalité ?