En 1848, les soldats se retirent. La Stidia va vivre de sa vie propre.
Livré ainsi à lui-même, à ses propres forces,
ce centre prospérera-t-il ? Les colons passent sans transition
de la tutelle militaire la plus étroite à l’indépendance
la plus complète ; on parle de substituer l’administration
civile à l’administration militaire, et dans ce conflit
les deux pouvoirs, on ne s’occupe plus des immigrants eux-mêmes.
Les craintes vives, manifestées par le Maréchal Bugeaud,
se réalisent ; pendant trois ou quatre ans, que de jours sombres
pour ces malheureux qui peut-être n’avaient pas su complètement
profiter des secours de toutes sortes qu’on leur avait prodigués
et qui avaient même contracté à cet usage l’habitude
de compter sur les autres plus que sur eux-mêmes.
Déjà en 1849 la situation a changé complètement.
La récolte avait été à peu près nulle
« Les quelques sacs de grains, dit un rapport, récoltés
par les Prussiens, étaient dus à l’avance au boulanger
et à l’épicier du village. Je dis au boulanger,
car ces hommes sont trop misérables pour faire moudre leur grain
et cuire ensuite leur pain chez eux, ce qui serait une économie
de 50 % ; ils sont obligés de vivre au jour le jour et de prendre
chez le boulanger ? » Etait-ce bien là la vraie raison
? On avait construit huit fours dans le village et il leur eût
été facile de faire moudre leur grain à Mostaganem,
sans bourse délier, moyennant un faible prélèvement
en nature, si des habitudes déplorables de confort très
relatif ne s’étaient déjà enracinés
pendant les quelques mois de la vie de camp.
Et l’on s’en prend alors à la race allemande ! ces
hommes du Nord sont mous, ils manquent d’énergie, s’affaissent
sous le poids de la misère au lieu de lutter contre elle ! comme
si les Français n’étaient pas aussi durement frappés
? comme s’ils ne donnèrent pas les premiers l’exemple
du découragement, en abandonnant pour la plupart le centre !
En réalité, tous, Français et Allemands furent
atteints physiquement et moralement. Cependant, pour subsister, quelques-uns
donnèrent des exemples d’opiniâtreté bien
méritoires. Il fallait se procurer le pain nécessaire
à la famille ; ils coupèrent les broussailles aux environs
du village et sur le plateau, puis les transformant sur place en charbon
ou même telles quelles, ils les transportèrent sur des
baudets à la ville voisine où on les payait 1 franc pour
la charge de bois, 2 F pour celle de charbon. « A une heure de
l’après minuit, dit le même rapport, le père
réveille un de ses garçons, généralement
un petit bonhomme de 10 à 15 ans.
L’on charge de bois ou de charbon l’âne de la maison
et l’on expédie le tout à Mostaganem. Le petit garçon
arrive d’habitude sur la place du marché de la ville entre
5 et 6 heures du matin. Le prix moyen de la charge est de 1,25….
L’enfant revient au village vers les midi, dort tout le jour et
recommence le lendemain. » Les mesures même que l’administration
de la guerre avaient cru devoir prendre en faveur des habitants se retournaient
contre eux ; elle leur avait confié un troupeau de moutons qui
pâturaient l’herbe salée des dunes du Nord. Or, en
calculant, probablement dans son bureau, ce que coûtait aux habitants
de la Stidia l’entretien de ce troupeau et ce qu’il lui
rapportait, l’auteur de la note estimait qu’ils avaient
une forte perte : calcul évidemment fantaisiste, origine du mal
cherché dans de petites causes. Les véritables raisons
étaient la mauvaise récolte, l’absence de toute
réserve et aussi l’affaiblissement de l’initiative
individuelle. Tous les modes de subvention avaient tourné à
mal, parce que tous -ration de vivres, travaux de construction exécutés
par des soldats, achat ou prêts de bestiaux- avaient contribué
à diminuer chez quelques-uns la source d’énergie.
En 1850, la situation a encore empiré. Mais alors, devant les
quelques exemples d’opiniâtreté donnés par
des colons prussiens, on n’incrimine plus leur apathie. Un moment
découragée, cette population travaillait avec constance
; les caractères s’étaient trempés. On s’en
prit à la nature du sol. Les terres ne sont plus propres à
la culture des céréales parce qu’elles sont surtout
composées de sables, les vents qui soufflent de la mer dessèchent
les plantes et les font périr en peu de temps.
En présence de tant de misères et d’une détresse
si continue, l’Etat se décida à agir. On avait d’abord
songé à créer autour de la Stidia quelques grandes
propriétés qu’achèteraient des capitalistes,
lesquels fourniraient de la main-d’œuvre aux colons prussiens.
Dans ce but et dès 1846, le ministre avait ordonné de
réserver trois lots de terres assez étendus ; l’un
à Aurca, l’autre dans la direction de Rivoli, le troisième
enfin, limitrophe de la forêt de la Macta. Mais, quand on songea
quatre ans après à vendre ces terrains, on s’aperçut
que l’administration en avait disposé ; celui d’Aurca
était cédé à la commune de Mazagran, le
second à la commune de Rivoli et le dernier à l’administration
forestière. Ainsi fut écarté un des projets qui,
selon ses auteurs, eut exercé sur la Stidia une influence des
plus heureuses.
Il fut question un moment d’augmenter la superficie des concessions
; mais où prendre les terres ! enfin l’avis prévalut
d’encourager à la Stidia l’élevage du bétail.
Pour cela, il était nécessaire de construire des écuries,
de clôturer les maisons des colons ; une somme de 18 000 F fut
mise à la disposition de l’administration. Elle devait
être employée :
1 - « A faire don aux familles les plus méritantes
et les moins aisées de bestiaux et de poules couveuses, afin
de développer l’élève du bétail que
favorisent les pâturages salins du village et le commerce des
œufs, du laitage, des volailles auquel la proximité de Mostaganem
assure un débouché avantageux. »
2 - A faire exécuter les travaux nécessaires
pour doter les jardins de la Stidia d’un système complet
et suffisant d’irrigation,
3 - A construire des écuries spacieuses,
4 - Enfin à boiser les dunes à l’aide
de semis de pins maritimes.
Toutes ces améliorations étaient terminées en
1851, excepté le reboisement, œuvre de plus longue haleine.
Toutes avaient profité aux colons ; quelques-unes doublement
car indépendamment de la main-d’œuvre militaire, elles
avaient été exécutées par celle des habitants
qui avaient ainsi trouvé dans ces travaux leur gagne pain et
l’espoir de quelques économies. Aussi, quoique peu brillante
encore, la situation tend à s’améliorer. Qu’aux
trois années de sécheresse et de mauvaises récoltes,
succèdent des années pluvieuses et riches, le village
est sauvé, la vie lui revient. Après avoir végété,
comme toute plante arrachée de son sol et transportée
au loin sous un climat nouveau, après s’être étiolée,
elle prend racine et pousse ses premiers rameaux.
Des années relativement bonnes arrivèrent enfin. Mais
quels vides n’avait produits dans les rangs des concessionnaires
cette persistance de la misère ? Il nous a été
affirmé par les vieux du village qu’un véritable
exode se produisit ; beaucoup parmi ceux qui avaient un petit pécule
émigrèrent, repartirent pour l’Europe ; heureusement
peu de colons avaient les moyens nécessaires. Quelques noms nous
ont été cités. D’autre part, dans les statistiques
détaillées, publiées sur les années 1855
et 1856, on trouve des traces un peu vagues de ces départs ;
rien que pour l’arrondissement de Mostaganem, en 1856, on compte
vingt départs d’allemands qui pour la plupart habitaient
la Stidia. Autre témoignage de cet exode : vingt ans après,
en 1876, le procès-verbal de révision des terres concédées
constatait la disponibilité de16 parcelles domaniales, abandonnées
par leurs propriétaires primitifs. Enfin le dénombrement
de 1856 nous permet de juger de la diminution de cette population ;
quoiqu’il ait été fait trois ou quatre ans après
les années de grande détresse, il atteste encore un fléchissement
de nombre des habitants de ce centre.
Situation en 1856
| Ménages |
Sexe Masculin |
Sexe Féminin |
Fran |
Prus |
Esp |
Bel |
Total |
| Cel |
Mar |
Veuf |
Tot |
Cel |
Mar |
veuf |
Total |
| 108 |
138 |
86 |
11 |
235 |
105 |
88 |
8 |
201 |
82 |
343 |
0 |
10 |
436 |
Depuis 1848 et 1856, la différence tout au profit de la première
de ces dates s’élève à 31. Encore si les
chiffres, cités pour 1855, sont exacts, ils marqueraient un écart
plus considérable encore puisque la population n’était
alors que de 411 ; et il est infiniment probable qu’elle était
descendue plus bas dans les années précédentes.
Aussi pour apprécier les progrès réalisés
depuis, faut-il adopter un minimum de 400 habitants vers 1852 ou 1853.
Cette régression s’est donc arrêtée ; la population,
loin de décroître, augmente. Le succès lui fait
reconnaître des qualités. Ce ne sont plus les hommes apathiques,
mous, découragés d’autrefois. On vente leur opiniâtreté,
on reconnaît qu’ils sont aptes à toutes sortes de
cultures, propres à tous les travaux qui se rattachent à
leur état ; ils fabriquent leurs outils, réparent leurs
voitures, économisent sur tout. D’une sobriété
remarquable, ils réalisent des bénéfices qu’ils
emploient aussitôt dans leurs cultures ou dans leur intérieur.
Les habitations sont propres, vastes et munies de tous les ustensiles,
meubles et logements nécessaires aux gens, aux animaux, aux denrées
et au matériel. Ainsi parle Hipp. Peut dans ses annales de colonisation
algérienne. Et une publication officielle ajoute : « Les
Prussiens, établis à la Stidia sont d’infatigables
travailleurs. Sobres et possédant à un haut degré
l’esprit de famille, ils devaient triompher de tous les obstacles
; déjà ils jouissent d’un véritable bien-être
et sont ainsi récompensés de tous leurs efforts. »
N’est-il pas vrai, après tout ce qui avait été
dit, qu’on est tenté de trouver bien optimistes ces appréciations
flatteuses ? Mais on a, pour les corroborer, les statistiques agricoles
de l’époque. Elles confirment les progrès matériels
de ce centre. A cette date encore la seule culture était celle
des céréales, blé tendre, blé dur, seigle,
maïs ; pas d’avoine. Or, malgré la sécheresse
qui avait compromis les récoltes en 1856, les résultats
sont favorables pour la Stidia ; 300 hectares emblavés en blé
tendre, ont produit 2 400 hectolitres ; c’était un rendement
moyen de 8 hectol. A l’hectare et à 27 francs l’hectolitre,
un revenu total de 64 800 F. Dans les autres centres de la province
d’Oran, les colons moins favorisés n’avaient qu’un
rendement de 5 à 6 hectolitres, à l’hectare. Pour
le blé bur, 75 hectares ensemencés, rendement moyen 7
hectol., quantité récoltée 525, valeur vénale
11 500. Les orges avaient moins bien réussi ; ils n’avaient
donné que le 4 : ce qui faisait pour une superficie cultivée
de 62 hectares une récolte de 240 hectos. Et un revenu total
de 2 480 F. Même remarque pour les seigles qui occupaient 68 hectos.
Et ne rendirent que le 5 ; la production totale fut de 340 hectos. et
la valeur de 4 284. Inutile de poursuivre plus loin cette énumération
qui suffit pour démontrer que le sol de la Stidia n’était
pas si mauvais qu’on voulait bien le prétendre dans un
moment où il fallait chercher et donner des raisons de la misère
des habitants, qui prouve aussi que la population se mettait résolument
à la tâche et se fixait au sol.
Le centre prospérait. Il se trouvait même, dix ans seulement
après sa fondation, dans une situation meilleure que les autres
centres de l’Oranie. De cette prospérité relative,
il continuera à bénéficier dans les années
qui suivirent. A partir de 1856 la Stidia n’a plus d’histoire
: rien de saillant, pendant cette longue période de près
de 50 ans, sinon une manifestation bien intempestive, lors de nos désastres
de 1870, inspirée par un sentiment tout autre que le loyalisme
envers cette France qui avait dans sa générosité
donné à ces pauvres gens un village, des maisons, des
terres, qui les avait nourris, qui les avait gâtés plus
que ses propres enfants ; pareille trahison ne se renouvellera pas.
Rien non plus qui intéresse la vie économique du village,
sinon la création du hameau de Fornoka qui, à défaut
d’agrandissement a permis de donner à quelques jeunes ménages
de la Stidia des concessions nouvelles Sur 55 propriétaires de
ce hameau, 11 étaient originaires de la Stidia.
Arrêtons donc ici cet historique que nous n’avions entrepris
que pour montrer de quels éléments avait été
composée la population de ce centre, dans quelles circonstances
il avait été établi et quels avaient été
les premiers débuts de la colonisation. Il n’était
pas indifférent de savoir que ces immigrants prussiens étaient
pauvres, très pauvres mais qu’ils avaient aussi une opiniâtreté,
une constance qui devaient triompher de bien des difficultés
; il importait aussi de rappeler que ces familles allemandes avaient
de nombreux enfants avant d’aborder sur cette terre d’Afrique.
Se montreraient-elles aussi prolifiques dans leur nouvelle patrie ?
Seraient-elles capables de supporter le climat ? toutes questions que
seule permet de résoudre l’étude des statistiques
de l’Etat-Civil : c’est le problème démographique.
Ont-elles mis en valeur les terres qu’on leur avait concédées
et comment ? en ont-elles acheté d’autres ? En somme se
sont-elles enrichies et même s’est-il constitué de
grosses fortunes ? C’est le problème économique.
Enfin quels peuvent bien être les sentiments de ces étrangers
dont les enfants sont devenus des français d’adoption ?
Ne restent-ils pas animés d’un particularisme un peu jaloux
mais assez naturel en somme ? C’est le problème social.
De ces considérations démographiques, économiques
et sociales, se dégageront les traits du tableau complet et actuel
de la Stidia.