III
Les premières années

Officiellement et sur le papier le centre était créé ; rapidement et sans mesures préparatoires, une population pauvre, débilitée par les privations et la traversée, avait été jetée dans un pays où tout s’offrait nouveau pour elle, sur un sol qui n’était pas défriché, au milieu d’un village en formations, peuplé par des soldats auxquels elle allait se trouver nécessairement mêlée. Pour abri, des baraquements en planches, comme à Mers el Kebir, et là malgré quelques séparations, l’on vécut dans la promiscuité la plus complète ; Bien plus, hommes et femmes, jeunes filles et garçons, enfants même furent employés au dehors, comme les soldats, aux travaux les plus urgents. Cette vie en commun, cette vie de camp développa la débauche et favorisa la prostitution. Le mal devint d’ailleurs si éclatant et si profond que l’autorité militaire dût sévir en adressant des remontrances énergiques aux chefs de famille et en infligeant quelques punitions aux soldats. Licence des mœurs qui poussa d’ailleurs des racines vivaces, puisque plus tard, longtemps après le départ de la troupe, les statistiques de l’Etat-Civil enregistrent d’assez nombreuses naissances d’enfants naturels !


Dès les premiers jours, les colons allemands reçurent des vivres aux frais de l’Etat. Tout marchait militairement dans ce chantier : l’ordinaire est établi en commun ; chaque famille a sa gamelle, à l’anse de laquelle est fixée une plaque qui porte un numéro matricule et chaque gamelle contient autant de rations qu’il y a d’individus dans cette famille. Détail plus curieux et qui paraîtra invraisemblable ! Il semblait tout naturel de charger les femmes de la cuisine, ne fût-ce que pour les soustraire à l’oisiveté ou pour ne point les astreindre aux dures corvées du dehors. On en jugea autrement : des militaires, apparemment fort experts en art culinaire, apprêtaient les repas sous la direction compétente d’un officier.


Combien de temps dura cet ordinaire en commun ? L’histoire ne le dit pas expressément. Ce que l’on sait, c’est que lorsqu’il eut cessé, on continua à faire des distributions de légumes provenant d’un jardin cultivé par des militaires et des distributions de vivres qui durèrent pendant une année jusqu’au 1er octobre 1847. Tout au début, la mesure s’imposait avec ces pauvres hères, mais pourquoi la prolonger durant une année entière, alors que les jardins avaient été semés et plantés par les colons, et surtout depuis que la récolte avait été levée et distribuée ? N’était-ce point ainsi habituer ces gens à compter de plus en plus sur l’Etat Français qui les nourrissait, qui les logeait, qui les payait, qui leur donnait tout, blé, légumes, que sais-je encore ! et ces habitudes une fois contractées, combien d’années de misère faudrait-il pour réveiller cette énergie éteinte, cet esprit d’initiative, si nécessaires pourtant à des colons ?


Pendant les deux premières années, les travaux furent poussés activement ; on continua à mener la vie de camp à la Stidia. Les rapports officiels ne traitent alors que de questions financières ; les dépenses pour les deux villages allemands s’élevaient, grossissant toujours, et à chaque instant ce sont des demandes de fonds adressées au Ministre de la Guerre.


Sur l’état de la population, on sait peu de choses : toutefois nous trouvons dans une note du 18 novembre 1847, une statistique intéressante ; au 15 juillet, la colonie allemande se composait de 88 familles, comprenant 78 hommes, 60 femmes et 300 enfants : au total 438 individus. Il y a déjà eu de nombreux déchets depuis le passage du Maréchal Bugeaud qui ne remonte qu’à sept mois. A cette date, ils étaient 467, aujourd’hui ils ne sont plus que 438 : diminution de 29. A cause du nombre considérable d’enfants, l’on demande à juste titre, l’envoi dans le village d’un instituteur qui sache l’allemand. C’était le poste d’un civil ; ce fut un militaire qui l’obtint ; la direction de l’école de la Stidia fut confiée à un sous-officier, assisté de deux soldats comme moniteurs.


Lorsque la Révolution de 1848 arriva au pouvoir, le comité chargé des affaires de l’Algérie à l’Assemblée Nationale désira être renseigné exactement sur l’état de la colonisation en Afrique et par conséquent sur la Stidia. D’urgence, la direction des affaires civiles de la province d’Oran dressa un rapport circonstancié sur l’état des travaux effectués, sur ceux qui restaient à exécuter, sur le nombre des familles tans prussiennes que françaises établies jusqu’à ce jour avec distinction de nationalités, sur la situation de ces familles sous le rapport sanitaire ; il donnait aussi la quantité d’hectares défrichés et ensemencés, le nombre de ceux qui étaient encore à mettre en culture, le chiffre exact des dépenses faites tant pour l’installation des familles prussiennes que pour les autres travaux. A cette circonstance heureuse, on doit une étude complète et d’ensemble sur ce qui avait été fait.


Le territoire, attribué primitivement à la Stidia comprenait 1 700 hectares, sur lesquels 1 500 étaient cultivables. En 1846, vu l’époque tardive où les premiers travaux avaient été entrepris, il n’avait été ensemencé que 700 hectares, encore imparfaitement défrichés : 500 furent semés en blé (200 qx métriques) et donnèrent 1 455 qx, soit le 7,25e ; 200 en orge ne produisirent que 619 qx soit le 4 1/10ème . Dans le courant de 1847, on procéda à l’allotissement des terres ; 1 365 furent partagés entre les colons et 335 réservés à l’Etat. Cette même année, les prussiens avait semé beaucoup plus de blé, 260 qx mais moins d’orge (92 qx) probablement parce que le rendement du premier avait été satisfaisant l’année précédente. On avait multiplié les plantations d’arbres : 2 500 arbres fruitiers dans les avenues et dans les champs, 2 000 arbres fruitiers dans les jardins des colons ou dans la réserve de l’Etat. Enfin 18 hectares de bons terrains furent réservés aux jardins et à une pépinière.


Dans le village, tous les travaux d’établissement se trouvaient terminés ainsi que les bâtiments d’utilité publique : 66 maisons sans mur de refend, habitées par des colons prussiens ; 3 sur le même modèle concédées à deux sous officiers et à un grenadier du 32ème qui s’étaient mariés avec des filles de colons prussiens ; 11 avec mur de refend, abritant chacune deux petits ménages prussiens ; en tout 80 maisons construites. Ajoutez un presbytère, une maison d’école, une mairie, une chapelle provisoire, puis une fontaine, un lavoir, un abreuvoir, une conduite d’eau de 230 mètres, un canal d’irrigation de 450 mètres. Ajoutez encore qu’on avait creusé un large fossé d’enceinte avec quatre chevaux de frise pour en fermer les ouvertures, qu’on avait tracé une route de 1 800 m vers la mer, qu’on avait installé une briqueterie, une tuilerie, une poterie, ouvert des carrières de pierres de taille, de moellons, de plâtre et vous aurez une idée du travail de ces deux années. Encore ne parle-t-on pas des maisons bâties par onze colons français qui s’étaient installés à leurs frais le long de la route. Les dépenses de l’Etat s’élevaient à la jolie somme de 213 198 pour ces deux années. Il est vrai que dans ce chiffre entraient le prix des vivres délivrés gratuitement aux colons et celui des médicaments.


La population de la Stidia comptait alors 467 âmes qui se répartissaient ainsi :

Situation en 1848 :

 Familles  H  F  Garçons  Filles  Français  Prussiens  Espagnols  Total
   + 12 ans  - 12 ans  + 12 ans  - 12 ans  
 92  124  104  84  37  89  29  25  438  4  467

Si l’on étudie ce tableau, ce qui frappe, ce n’est plus le petit nombre de ménages, d’hommes et de femmes mariés, c’est plutôt la disproportion entre le nombre des garçons et des filles au-dessus de 12 ans et celui des enfants des deux sexes au-dessous de cet âge. Cet écart si considérable tient-il à un fléchissement de la natalité dans les années si troublées par où avait passé cette population ? Tient-elle au contraire à une recrudescence de la mortalité infantile sous un climat débilitant pour les races du Nord ? peut-être les deux causes ont-elles agi en même temps ; seule l’étude des statistiques de l’Etat-Civil pourra donner une réponse précise à cette question si grave parce qu’elle touche au problème de l’acclimatement de la race allemande dans l’Afrique du Nord.
Sur l’état économique, le rapport était empreint d’un optimisme officiel singulièrement exagéré. Toute cette population y était-il dit, jouit d’un certain bien-être et semble être définitivement fixée au sol ; les besoins ménagers des habitants sont convenablement desservis ; ils possèdent en général un matériel d’exploitation suffisant ; la plupart des instruments de travail ont été confectionnés sur les lieux. Comme les fabriques de briques et de poterie ainsi que les fours à chaux et à plâtre avaient laissé des bénéfices, une somme de 2 000 F fut employée à acheter pour 20 familles un nombre égal de bœufs. D’autres familles nécessiteuses reçurent des baudets, d’autres la garde d’un troupeau de moutons. Cependant, malgré cet optimisme, il y avait bien des ombres au tableau ; cette population restait toujours dépourvue de ressources véritables ; aucune réserve de capitaux. Ne suffisait-il pas d’une mauvaise récolte pour la réduire à la plus extrême misère ? Ne suffisait-il pas que l’administration ne l’entourât plus de sa paternelle sollicitude pour que, par manque d’initiative, elle ne vit sa condition empirer ?