Officiellement et sur le papier le centre était créé
; rapidement et sans mesures préparatoires, une population pauvre,
débilitée par les privations et la traversée, avait
été jetée dans un pays où tout s’offrait
nouveau pour elle, sur un sol qui n’était pas défriché,
au milieu d’un village en formations, peuplé par des soldats
auxquels elle allait se trouver nécessairement mêlée.
Pour abri, des baraquements en planches, comme à Mers el Kebir,
et là malgré quelques séparations, l’on vécut
dans la promiscuité la plus complète ; Bien plus, hommes
et femmes, jeunes filles et garçons, enfants même furent
employés au dehors, comme les soldats, aux travaux les plus urgents.
Cette vie en commun, cette vie de camp développa la débauche
et favorisa la prostitution. Le mal devint d’ailleurs si éclatant
et si profond que l’autorité militaire dût sévir
en adressant des remontrances énergiques aux chefs de famille
et en infligeant quelques punitions aux soldats. Licence des mœurs
qui poussa d’ailleurs des racines vivaces, puisque plus tard,
longtemps après le départ de la troupe, les statistiques
de l’Etat-Civil enregistrent d’assez nombreuses naissances
d’enfants naturels !
Dès les premiers jours, les colons allemands reçurent
des vivres aux frais de l’Etat. Tout marchait militairement dans
ce chantier : l’ordinaire est établi en commun ; chaque
famille a sa gamelle, à l’anse de laquelle est fixée
une plaque qui porte un numéro matricule et chaque gamelle contient
autant de rations qu’il y a d’individus dans cette famille.
Détail plus curieux et qui paraîtra invraisemblable ! Il
semblait tout naturel de charger les femmes de la cuisine, ne fût-ce
que pour les soustraire à l’oisiveté ou pour ne
point les astreindre aux dures corvées du dehors. On en jugea
autrement : des militaires, apparemment fort experts en art culinaire,
apprêtaient les repas sous la direction compétente d’un
officier.
Combien de temps dura cet ordinaire en commun ? L’histoire ne
le dit pas expressément. Ce que l’on sait, c’est
que lorsqu’il eut cessé, on continua à faire des
distributions de légumes provenant d’un jardin cultivé
par des militaires et des distributions de vivres qui durèrent
pendant une année jusqu’au 1er octobre 1847. Tout au début,
la mesure s’imposait avec ces pauvres hères, mais pourquoi
la prolonger durant une année entière, alors que les jardins
avaient été semés et plantés par les colons,
et surtout depuis que la récolte avait été levée
et distribuée ? N’était-ce point ainsi habituer
ces gens à compter de plus en plus sur l’Etat Français
qui les nourrissait, qui les logeait, qui les payait, qui leur donnait
tout, blé, légumes, que sais-je encore ! et ces habitudes
une fois contractées, combien d’années de misère
faudrait-il pour réveiller cette énergie éteinte,
cet esprit d’initiative, si nécessaires pourtant à
des colons ?
Pendant les deux premières années, les travaux furent
poussés activement ; on continua à mener la vie de camp
à la Stidia. Les rapports officiels ne traitent alors que de
questions financières ; les dépenses pour les deux villages
allemands s’élevaient, grossissant toujours, et à
chaque instant ce sont des demandes de fonds adressées au Ministre
de la Guerre.
Sur l’état de la population, on sait peu de choses : toutefois
nous trouvons dans une note du 18 novembre 1847, une statistique intéressante
; au 15 juillet, la colonie allemande se composait de 88 familles, comprenant
78 hommes, 60 femmes et 300 enfants : au total 438 individus. Il y a
déjà eu de nombreux déchets depuis le passage du
Maréchal Bugeaud qui ne remonte qu’à sept mois.
A cette date, ils étaient 467, aujourd’hui ils ne sont
plus que 438 : diminution de 29. A cause du nombre considérable
d’enfants, l’on demande à juste titre, l’envoi
dans le village d’un instituteur qui sache l’allemand. C’était
le poste d’un civil ; ce fut un militaire qui l’obtint ;
la direction de l’école de la Stidia fut confiée
à un sous-officier, assisté de deux soldats comme moniteurs.
Lorsque la Révolution de 1848 arriva au pouvoir, le comité
chargé des affaires de l’Algérie à l’Assemblée
Nationale désira être renseigné exactement sur l’état
de la colonisation en Afrique et par conséquent sur la Stidia.
D’urgence, la direction des affaires civiles de la province d’Oran
dressa un rapport circonstancié sur l’état des travaux
effectués, sur ceux qui restaient à exécuter, sur
le nombre des familles tans prussiennes que françaises établies
jusqu’à ce jour avec distinction de nationalités,
sur la situation de ces familles sous le rapport sanitaire ; il donnait
aussi la quantité d’hectares défrichés et
ensemencés, le nombre de ceux qui étaient encore à
mettre en culture, le chiffre exact des dépenses faites tant
pour l’installation des familles prussiennes que pour les autres
travaux. A cette circonstance heureuse, on doit une étude complète
et d’ensemble sur ce qui avait été fait.
Le territoire, attribué primitivement à la Stidia comprenait
1 700 hectares, sur lesquels 1 500 étaient cultivables. En 1846,
vu l’époque tardive où les premiers travaux avaient
été entrepris, il n’avait été ensemencé
que 700 hectares, encore imparfaitement défrichés : 500
furent semés en blé (200 qx métriques) et donnèrent
1 455 qx, soit le 7,25e ; 200 en orge ne produisirent que 619 qx soit
le 4 1/10ème . Dans le courant de 1847, on procéda à
l’allotissement des terres ; 1 365 furent partagés entre
les colons et 335 réservés à l’Etat. Cette
même année, les prussiens avait semé beaucoup plus
de blé, 260 qx mais moins d’orge (92 qx) probablement parce
que le rendement du premier avait été satisfaisant l’année
précédente. On avait multiplié les plantations
d’arbres : 2 500 arbres fruitiers dans les avenues et dans les
champs, 2 000 arbres fruitiers dans les jardins des colons ou dans la
réserve de l’Etat. Enfin 18 hectares de bons terrains furent
réservés aux jardins et à une pépinière.
Dans le village, tous les travaux d’établissement se trouvaient
terminés ainsi que les bâtiments d’utilité
publique : 66 maisons sans mur de refend, habitées par des colons
prussiens ; 3 sur le même modèle concédées
à deux sous officiers et à un grenadier du 32ème
qui s’étaient mariés avec des filles de colons prussiens
; 11 avec mur de refend, abritant chacune deux petits ménages
prussiens ; en tout 80 maisons construites. Ajoutez un presbytère,
une maison d’école, une mairie, une chapelle provisoire,
puis une fontaine, un lavoir, un abreuvoir, une conduite d’eau
de 230 mètres, un canal d’irrigation de 450 mètres.
Ajoutez encore qu’on avait creusé un large fossé
d’enceinte avec quatre chevaux de frise pour en fermer les ouvertures,
qu’on avait tracé une route de 1 800 m vers la mer, qu’on
avait installé une briqueterie, une tuilerie, une poterie, ouvert
des carrières de pierres de taille, de moellons, de plâtre
et vous aurez une idée du travail de ces deux années.
Encore ne parle-t-on pas des maisons bâties par onze colons français
qui s’étaient installés à leurs frais le
long de la route. Les dépenses de l’Etat s’élevaient
à la jolie somme de 213 198 pour ces deux années. Il est
vrai que dans ce chiffre entraient le prix des vivres délivrés
gratuitement aux colons et celui des médicaments.
La population de la Stidia comptait alors 467 âmes qui se répartissaient
ainsi :
Situation en 1848 :
| Familles |
H |
F |
Garçons |
Filles |
Français |
Prussiens |
Espagnols |
Total |
| |
+ 12 ans |
- 12 ans |
+ 12 ans |
- 12 ans |
|
| 92 |
124 |
104 |
84 |
37 |
89 |
29 |
25 |
438 |
4 |
467 |
Si l’on étudie ce tableau, ce qui frappe, ce n’est
plus le petit nombre de ménages, d’hommes et de femmes
mariés, c’est plutôt la disproportion entre le nombre
des garçons et des filles au-dessus de 12 ans et celui des enfants
des deux sexes au-dessous de cet âge. Cet écart si considérable
tient-il à un fléchissement de la natalité dans
les années si troublées par où avait passé
cette population ? Tient-elle au contraire à une recrudescence
de la mortalité infantile sous un climat débilitant pour
les races du Nord ? peut-être les deux causes ont-elles agi en
même temps ; seule l’étude des statistiques de l’Etat-Civil
pourra donner une réponse précise à cette question
si grave parce qu’elle touche au problème de l’acclimatement
de la race allemande dans l’Afrique du Nord.
Sur l’état économique, le rapport était empreint
d’un optimisme officiel singulièrement exagéré.
Toute cette population y était-il dit, jouit d’un certain
bien-être et semble être définitivement fixée
au sol ; les besoins ménagers des habitants sont convenablement
desservis ; ils possèdent en général un matériel
d’exploitation suffisant ; la plupart des instruments de travail
ont été confectionnés sur les lieux. Comme les
fabriques de briques et de poterie ainsi que les fours à chaux
et à plâtre avaient laissé des bénéfices,
une somme de 2 000 F fut employée à acheter pour 20 familles
un nombre égal de bœufs. D’autres familles nécessiteuses
reçurent des baudets, d’autres la garde d’un troupeau
de moutons. Cependant, malgré cet optimisme, il y avait bien
des ombres au tableau ; cette population restait toujours dépourvue
de ressources véritables ; aucune réserve de capitaux.
Ne suffisait-il pas d’une mauvaise récolte pour la réduire
à la plus extrême misère ? Ne suffisait-il pas que
l’administration ne l’entourât plus de sa paternelle
sollicitude pour que, par manque d’initiative, elle ne vit sa
condition empirer ?