II
LE PEUPLEMENT
Le rapport sur le projet de création d’un village à la Stidia ne fut déposé que le 1er octobre 1846. Or, dès le 11 juin de cette même année, le préfet du Nord transmettait au Ministre de la Guerre en France, une pétition de 65 familles allemandes qui demandaient d’être dirigées sur l’Afrique pour y prendre part aux travaux de colonisation. Il insistait sur l’urgence qu’il y avait à prendre une décision : « il importe de les faire évacuer Dunkerque où, malgré leur bonne conduite, l’autorité locale se préoccupe de leur misère et de leur encombrement autant dans l’intérêt de la police que sous celui de la salubrité publique ». Enfin il exprimait le désir que le gouvernement prit des mesures pour empêcher de semblables immigrations sur le territoire français.

D’où provenaient ces émigrants et qu’est-ce qui les avait poussés à se rendre à Dunkerque ? En compulsant les registres de l’Etat Civil et en interrogeant les plus vieux colons de la Stidia, il nous a été possible de découvrir leur lieu d’origine, les dossiers étant muets à cet égard. Presque tous étaient originaires de la Prusse Rhénane, des environs de Trèves, tout près de la Région Lorraine. Quelque temps auparavant, des agents avaient parcouru ces régions et promis aux paysans de les transporter à peu de frais au Brésil, où se fondaient de nombreuses colonies allemandes ; beaucoup, séduits par les descriptions enthousiastes qu’on leur récitait complaisamment, par le bon marché des passages, enfin par l’espoir de faire fortune en Amérique, avaient réalisé leur modeste avoir et gagné Dunkerque, le port d’embarquement désigné. Là, revenant sur leurs promesses, les courtiers avaient augmenté les prix de passage, et parmi les émigrants seuls les plus fortunés partirent, les autres restèrent ne sachant où aller, dépensant rapidement leurs maigres économies, encombrant les quais et les quartiers de Dunkerque. On parlait de la colonisation de l’Algérie, et ils avaient résolu d’adresser une pétition au gouvernement français pour être transporté en Afrique puisqu’ils ne pouvaient plus espérer gagner l’Amérique.

Au reçu de cette demande, le ministre de la guerre voulait faire répondre immédiatement que par suite de la composition des familles, de l’insuffisance de leurs ressources et en raison des frais considérables de leur voyage à travers la France, il lui était impossible d’autoriser leur passage en Algérie ; mais, sur ces entrefaites, le conseil des ministres fut saisi de la question, le lieutenant-général de la Moricière consulté assura que les étrangers trouveraient à se placer à Oran, soit comme simples ouvriers, soit comme concessionnaires, et on résolut de les envoyer en Algérie. Une lettre du ministre au maréchal Bugeaud, datée du 4 juillet 1846, l’informa de cette décision ; 65 familles, comprenant 339 individus, allaient être dirigées sur Marseille pour y être embarquées. En même temps le ministre de l’intérieur écrivait à son collègue de la guerre, dont le département avait été chargé des frais de transport, pour le prier de hâter le plus possible leur départ.

Le maréchal Bugeaud se trouvait à Paris lorsque le ministre de la guerre l’avertit de la décision du gouvernement. Dans la lettre qu’il écrivit au général chargé de l’intérieur à Alger, il s’en montre fort peu satisfait. « Il aurait mieux valu sans doute, dit-il, faire les mêmes frais d’installation et d’alimentation pour des familles françaises et surtout pour un certain nombre de ces braves sous-officiers et soldats qui s’offrent pour coloniser le pays qu’ils ont conquis ». On reconnaît là une des idées qui lui furent chères : la colonisation militaire de l’Algérie. Toutefois puisque le ministre avait résolu d’accueillir cette population, le maréchal comprend qu’il lui a imposé l’obligation de pourvoir à ses besoins présents et d’assurer son existence future. Et il prescrit les mesures les plus minutieuses pour l’installation de ces immigrants, donne des conseils sur le choix des centres, en appelle au patriotisme des soldats et des officiers pour la réussite de cette œuvre. Cette lettre nous apprend aussi que le nombre des émigrants allemands s’est notablement accru (il s’agit maintenant de plus de 200 individus) et que le choix des villages où ils seront établis n’est pas encore fixé.

Le 14 septembre, une note adressée à la direction des affaires de l’Algérie par le ministère de la guerre précise ces renseignements. On s’est décidé à faire effectuer par mer le trajet de Dunkerque en Algérie. Les navires, nolisés par l’Etat à cet effet, ont embarqué 869 individus dont 325 âgés de moins de 12 ans et 544 de 12 ans et plus. Il est vraisemblable que le bruit de ces départs s’était répandu en Allemagne, car de nouveaux émigrants affluaient à Dunkerque ; 400 étaient à Ostende, prêts à se mettre en marche pour la France ; 800 autres étaient sur le point de franchir la frontière prussienne vers Aix la Chapelle. Aussi, cinq jours après l’embarquement, le ministre de la guerre écrit à son collègue des affaires étrangères pour le prier d’intervenir auprès des gouvernements allemands à la seule fin d’arrêter ce mouvement d’émigration ; ordre fut donné de refuser l’entrée en France aux Prussiens qui se présenteraient pour aller en Algérie et de reconduire à la frontière ceux qui l’avaient déjà franchie. Ainsi fut arrêté le mouvement qui prenait déjà d’assez grandes proportions.

Cependant ceux qui avaient été embarqués continuaient leur route vers l’Algérie. Ils étaient partis sur cinq bateaux affrétés par l’Etat, à destination de Mers el Kébir, c’étaient :

1 - Le brick La Paix qui arriva le premier : 224 individus embarqués, 5 décédés en mer, 219 embarqués,
2 - Le Père Courageux, 161 individus embarqués, 7 morts, 154 débarqués,
3 - Le Cupidon, embarqués 142, morts 3, débarqués 139,
4 - Le Valin, embarqués 138, morts 7, débarqués 131,
5 - La France, embarqués 205, morts 5, débarqués 200. Trois enfants étaient nés en route.

Longue et pénible fut la traversée. Aussi, dès l’arrivée, y eut-il de nombreux malades et quelques décès : 6 enfants en bas âge et 2 vieilles femmes moururent. Une quarantaine d’hommes entrèrent à l’hôpital militaire, trente femmes ou enfants furent parqués dans une infirmerie provisoire. Il faut bien avouer que la saison était peu favorable : en Algérie le mois de septembre est chaud et humide. Cependant les soins ne manquèrent pas complètement aux nouveaux arrivants ; on les logea dans de grandes baraques militaires, construites sur un beau plateau, au bord de la mer entre le port de Mers el Kebir et les bains de la reine. Puis, avant de les diriger vers les villages qu’ils devaient peupler, l’administration se décida à procéder à leur recensement complet, afin de déterminer la composition des familles, la profession des individus, leurs capacités, leurs ressources. Il semblera assez étrange que pareille préoccupation ne soit pas venue avant leur embarquement et il est regrettable qu’un document de cette valeur ait été égaré, à moins que, comme beaucoup d’autres, il soit enfoui dans les archives du ministère de la guerre à Paris.

Où allait-on envoyer ces colons allemands ? A cette époque, les considérations militaires primaient toutes les autres. Or, dans les sphères militaires, la prise de possession effective de l’Oranie devait s’appuyer sur notre installation incontestée dans un triangle dont la base était la côte et le Sahel entre Oran et Mostaganem. Ouvrir sur cette côte et dans ce Sahel des routes militaires, y multiplier les centres, occuper ainsi fortement le pays, de telle sorte que les travaux militaires viennent en aide à la colonisation et réciproquement, voilà le but poursuivi. On travaillait alors à tracer une route de Mostaganem à Arzew à Oran. Sur cette route seront placés les futurs centres allemands et ainsi furent choisis la Stidia à 4 lieues de Mostaganem et Muley el Magoug (appelés plus tard Sainte Léonie du prénom d’une fille du maréchal Bugeaud) à 7 kilomètres d’Arzew. On songea même à mettre quelques familles à Aïn el Djer à 3 lieues d’Oran, mais comme en ce temps, le pays n’était pas sûr et les villages devaient être assez peuplés pour pouvoir se défendre au besoin eux-mêmes pendant quelque temps, on s’en tint aux deux premiers ; la Stidia recevrait 80 à 90 familles et Muley el Magoug 40 familles.

Le temps pressait. On était au 9 octobre. Séjournant trop longtemps à Mers el Kebir, ces familles prussiennes dépensaient leur argent, se décourageaient et la saison favorable aux travaux passait. D’autre part, le gouverneur avait recommandé de les retenir à Mers el Kebir, jusqu’à ce que leur installation provisoire fut bien assurée dans les centres futurs. Or, la commission d’enquête pour la stidia, venait à peine de déposer son rapport ; un bataillon, fournissant 280 travailleurs, n’y était installé que depuis le 26 septembre. Cependant quelques familles prussiennes y avaient été envoyées et elles fournissaient à la main d’œuvre militaires 17 ouvriers d’art dont on payait le travail au même tarif que celui des ouvriers militaires. En présence de ces exigences de la situation et des instructions contraires du Gouverneur, le maréchal de camp, commandant par intérim la province d’Oran, d’Abouville, ne sait où donner de la tête. Il fait part de ses hésitations au ministre.

Nouvelle lettre le 25 octobre. La situation s’améliore. D’Abouville rentre d’une inspection. Il a trouvé les travaux de terrassements très avancés ; on commence à cultiver les jardins et les arabes vont bientôt ensemencer les terres. Le mauvais état de la mer a cependant empêché depuis quelques jours de faire parvenir sur le terrain les dernières familles qui restent à Mers el Kebir.
Enfin, une dernière lettre de d’Abouville, datée du 8 novembre, nous annonce l’arrivée de tous les colons prussiens à la Stidia, il n’était que temps ; car il y est dit « l’état sanitaire des colons établis à la Stidia est excellent. Quant à ceux qui viennent d’y arriver, leur état sanitaire est peu favorable. Cette population se perdait à Mers el Kebir dans l’oisiveté, le découragement et aussi la débauche ; je pense qu’une fois sur son terrain, elle travaillera et se rétablira rapidement ».
Cette appréciation défavorable sur l’état physique et moral d’une partie de la colonie allemande est confirmée par un dernier rapport du maréchal Bugeaud. A peine revenu en Algérie, le maréchal avait tenu à constater par lui-même où en étaient les travaux exécutés à la Stidia et quelle était cette population allemande qu’on lui avait envoyée, qu’on lui avait imposée, qu’on avait préférée à ses soldats laboureurs. Il consacra une journée entière, celle du 20 novembre, à l’inspection minutieuse de ce village en formation et, encore sous l’impression première de ce qu’il vient de voir, il écrit à 10 heures du soir du village même de la Stidia la très curieuse lettre.

Voir la Lettre du Maréchal Bugeaud :

Du moins y avait-il dans la composition même de cette colonie un espoir et c’est ce que ne semble pas comprendre Bugeaud ou ce qu’il ne veut pas voir. Il se plaint de ce qu’il y ait si peu d’hommes et de femmes et de ce qu’il s’y trouve tant d’enfants. Sans doute, c’était un danger pour les premières années. Période difficile à traverser en effet que celle où les enfants grandiraient sans produire, où quelques bras affaiblis devaient travailler pour subvenir à la nourriture de tous ! mais, après ces années difficiles, n’était-on pas en droit d’espérer que la colonisation prendrait un vigoureux essor de tant de bras jeunes qui la serviraient, d’autant mieux que cette jeune génération présentait (Bugeaud le confesse) assez bonne mine.


Et puis, quand un peuple est si prolifique, faut-il douter de sa constitution robuste ! que ces émigrants aient été affaiblis par tant de vicissitudes, que la vigueur de leur corps et l’énergie de leur âme aient fait place, au moment où ils arrivaient au port après la tempête, à la lassitude et au découragement, qui s’en étonnera ? mais n’allaient-ils pas se ressaisir et se mettre résolument à la tâche !


Il n’en reste pas moins, et la lettre du Maréchal le prouve éloquemment, que si l’essai tenté l’était dans des conditions en réalité très favorables pour tout ce qui connaît le milieu physique et les soins matériels dont on entoura la naissance de ce centre, il l’était au contraire dans des conditions en apparence très fâcheuses si l’on regardait la population qu’on venait d’y transporter.


En tout cas, il était trop tard pour revenir sur cette mesure, et le 4 décembre 1846, fut signé par Louis Philippe le décret de création du centre de la Stidia. Il stipulait ce qui suit :
Art. 1 - Il est créé dans la province d’Oran, sur la route de Mostaganem à Arzew, à 15 km, de la première de ces villes et à 33 km de la seconde, au lieu dit la Stidia, un centre de population d’au moins cent vingt familles européennes.
Art. 2 - Le centre formera, sous le nom de la Stidia, une commune dépendant du commissariat de Mostaganem avec un territoire de 2 000 hectares qui sera ultérieurement délimité.