Hésitations Administratives

Voilà que la décision est prise ! Ce sera donc vers l’Algérie qu’ils seront dirigés et pour cela les Prussiens devront se rendre de Dunkerque à Marseille à pied. Les Ministères étaient-ils bien informés de l’état sanitaire de ces personnes ? On est en droit de se le demander ! Faire traverser la France du Nord au Sud par cette cohorte en bien triste état de délabrement, bien qu’en apparence très charitable, relève d’une méconnaissance totale du sujet et surtout des aptitudes physiques qui étaient les leurs.

Des voix s’élèvent pour tenter de faire revenir les autorités sur cette décision toute administrative mais complètement irréalisable. Le Journal la Dunkerquoise, toujours aux avants postes dans ce combat fait paraître un nouvel Article en date du 23 juillet 1846.

Nous avons accueilli avec satisfaction la nouvelle du départ prochain des malheureux allemands qui se trouvent en si grand nombre en notre ville et que le Gouvernement allait, disait-on, faire transporter à ses frais en Algérie. Il paraît que nous nous sommes trop tôt réjouis et que les choses sont loin d’être aussi avancées. On nous rapporte maintenant que Monsieur le Ministre de la Marine veut bien effectuer ce transport de Marseille à Alger, mais qu’il renvoie à son collègue du Ministère de l’Intérieur pour le trajet par terre de Dunkerque à Marseille, et l’on ajoute que ce dernier ne veut, de son côté, accorder aucun secours pour opérer ce déplacement. Un pareil conflit, s’il existe, est inqualifiable. Qu’importe que les frais soient payés par l’un ou l’autre Ministère quand les ressources de tous deux sont puisées à la même source qui est celle des contribuables.
Il y avait d’ailleurs quelque chose d’inhumain à forcer ces malheureux émigrants à traverser à pied toute la France, surtout soumettre à de si cruelles fatigues tant de pauvres femmes et de si nombreux enfants en bas âges, alors qu’il serait si facile de faire arriver un navire à Dunkerque pour y opérer l’embarquement directement pour notre côte d’Afrique. Nous ne comprenons pas que cela puisse même être remis en question, et que l’autorité locale n’ait pas déjà par son insistance, fait cesser toute irrésolution. L’objet nous paraît assez grave pourtant, car si nous atteignons l’hiver sans qu’un parti ait été pris, les malheureux qu’une illusion a fatalement porté à s’expatrier, seraient un sérieux embarras pour notre commune.
Déjà, aujourd’hui, leur séjour chez nous cause un préjudice réel aux indigents de la localité. Le public s’est ému du déplorable dénuement de ces étrangers, dont les espérances ont si promptement trouvé une amère déception ; les secours de la charité leur vont en aide, mais les dons qui s’étendent d’un côté se restreignent de l’autre et, nous ne saurions assez le répéter, nos pauvres ont, avant tout, des droits à nos sympathies. Ces secours, d’ailleurs, ne sont pas inépuisables ; chacun y apporte une part plus ou moins proportionnée à sa fortune, mais quand tout sera épuisé, et cela ne peut tarder, eu égard au grand nombre de familles qui doivent y participer, que fera-t-on ?
Il est temps que le Ministère prenne une décision et la seule raisonnable, croyons-nous, c’est l’embarquement à Dunkerque même, sans le moindre retard !

Finalement les autorités changent de cap et acceptent maintenant, toujours sur le papier, le passage de Dunkerque à Oran directement par bateaux qui doivent être nolisés prochainement dans le but d’opérer ce transfert. Mais, en attendant, les malheureux, pour reprendre le qualificatif des Journalistes, doivent continuer à mendier leurs pitances et de ce fait s’attirent les foudres de certaines personnes. Un arrêté est pris leur interdisant toute mendicité sur la voie publique, leur seul moyen d’existence, et certains, à compter du 02 août 1846, goûteront même, aux «plaisirs» des geôles de l’ancienne Prison de Dunkerque. Mais, dit-on, dans le but de pourvoir à leur nourriture. Une ration par jour pour toute personne au-dessus de 10 ans et demi-ration pour les moins de 10 ans. Cela devait leur sembler un sort bien meilleur que le quotidien de la rue fait du bon vouloir de la providence et du hasard des heureuses ou moins heureuses rencontres, disposées ou pas à donner ce qui remplirait les ventres creux. (Voir l’état nominatif des 250 détenus recensés ci-contre).

Un nouvel Article de la Dunkerquoise de fin juillet 1846 nous en dit un peu plus :

On assure que les malheureux Allemands qui se trouvent en si grand nombre en notre ville, la plupart dépourvue de toutes ressources, vont être transportés en Algérie aux frais de notre gouvernement qui doit, dit-on envoyer un navire pour effectuer leur transport.
Il est à souhaiter que cela soit bientôt, et que notre ville puisse être promptement délivrée du triste spectacle de ces infortunés que l’on a vu par groupes, hommes, femmes, enfants de tout âge, sollicités la commisération publique.
On nous affirme que maintenant il leur est interdit de mendier et que les agents de police sont chargés de surveiller, autant qu’ils le peuvent, l’exécution de cette mesure. Nous croyons même tenir de source certaine qu’un pauvre enfant d’une dizaine d’années a été arrêté et conduit au bureau du commissaire, pour avoir demandé à la porte d’une maison l’aumône d’un morceau de pain.
Sans doute notre ville a assez de pauvres qui nous l’avons dit, réclame la priorité des offrandes de la charité publique. Nous avons déploré le séjour chez nous des émigrants qui sont venus s'ajouter aux charges déjà si grandes de la commune ; même si, en effet, défense leur est faite de se livrer à la mendicité, le remède nous semble pis que le mal, car ces malheureux qui ne possèdent absolument rien, doivent vivre pourtant, et si vous ne pourvoyez pas à leurs subsistances, si vous ne leur permettez pas d’invoquer le secours des habitants, que deviendront-ils ? Ou vous les condamnez à mourir de faim, ou vous les portez nécessairement à une déplorable extrémité.


Pour ne plus connaître cette situation une décision préfectorale demande que ne soient plus autorisés à entrer sur le territoire français que les possesseurs de contrats dûment établis entre eux-mêmes et les Compagnies Maritimes et de reconduire à la frontière ceux qui ont réussi à entrer malgré ces mesures. Contrat qui stipule également que s'il devait y avoir du retard dans les départs de navire, les frais occasionnés par ces retards seraient à la charge des compagnies signataires des contrats. Malgré les dénégations de la Compagnie Delrue sur sa responsabilité dans cette histoire, et malgré le fait qu’elle ne fut jamais accusée, du moins officiellement, les autorités tirèrent les leçons de cet épisode douloureux. Laissons encore la parole au Journal de la Dunkerquoise dans un article du 01 Août 1846 :

Monsieur le Sous Préfet vient d’obtenir des instructions définitives, communiquées de suite à notre maire, au sujet de l’émigration des indigents allemands. Au lieu du premier projet d’expédition par terre, des bâtiments vont être nolisés pour le transport des membres de cette émigration, en ce moment à Dunkerque. Toutefois, l’on ne sait pas encore si, comme l’a très instamment, réclamé l’administration, l’affrètement sera fait dans notre port.
En attendant le départ qui peut tarder plusieurs jours, elle s’occupe de toutes les mesures de précaution et d’humanité possibles, à l’égard des pauvres étrangers dont la ville est encombrée ; mais le concours de la charité publique reste bien nécessaire. Des mesures sont prises pour arrêter à la frontière tous les nouveaux émigrants qui se présenteraient sans contrat régulier d’embarquement avec des maisons de commerce de notre ville, car l’expédition de ces malheureux aujourd’hui à Dunkerque, est une disposition toute exceptionnelle et toute d’urgence de la part du gouvernement.
Monsieur le Sous Préfet de concert avec M. HOHAGEN, s’occupe de faire répandre l’avis en Allemagne.