Comme nous l’avons vu, constatant qu’il était impossible
de retourner au pays et bien moins encore, se rendre au Brésil,
65 chefs de familles avaient signé une pétition en faveur
d’un transport gratuit suivi d’une implantation en Algérie.
A ce sujet, le Maire en juin 1846 expédie au Sous Préfet
de Dunkerque la lettre suivante :
Monsieur le Sous Préfet,
J’ai reçu avec la lettre de Monsieur le Préfet du
27 mai dernier, par vous transmise le 1er Juin, la pétition d’un
certain nombre d’étrangers qui se trouvent à Dunkerque
tendant à obtenir l’autorisation de se rendre en Algérie
avec leurs familles.
Voici, selon les désirs de M. le Préfet, les renseignements
que j’ai obtenus sur la véritable position des pétitionnaires.
Ils sont presque tous prussiens. Ils sont arrivés à Dunkerque
successivement, espérant pouvoir s’y embarquer pour le
Brésil où se fondent des colonies et défrichent
de grandes portions de territoire, mais ils étaient mal renseignés,
il n’y avait pas de navire prêt à porter des émigrants
au Brésil, il n’y en aura que dans quelque temps, et encore
ces émigrants n’y seraient-ils reçus qu’à
des conditions onéreuses que la plupart, en raison de leur défaut
de ressources pécuniaires, ne pourront pas remplir.
Le manque de moyens d’existence dans leur pays paraît les
avoir fait venir à l’aventure dans le nôtre. Trompés
dans leur attente d’un départ immédiat pour le Brésil,
ils demandent à être dirigés sur l’Algérie,
ils sont d’ailleurs paisibles et tout à fait inoffensifs.
Mais les pétitionnaires ne sont pas les seuls étrangers
que nous ayons à Dunkerque, venus sur la foi d’une position
pour eux et leurs familles meilleures que dans leur pays. Jusqu’au
20 mai, le nombre de ces émigrants ne méritait nullement
de fixer l’attention de l’autorité. Depuis le 20
mai, il s’est accru de bandes de 15, 18 et 63 individus. Le 29
mai, il s’est présenté cent nouveaux émigrants,
le 4 juin cent autres, on assure que l’émigration ne s’arrêtera
pas là. Je joins à ma lettre un état nominatif
de 339 de ces étrangers qui sollicitent leur passage en Algérie.
Ils auraient préféré aller au Brésil où
ils pensaient que l’agent consulaire du Brésil à
Dunkerque les aurait fait parvenir en payant pour eux leurs dépenses
de toutes natures. Comme il n’en est pas ainsi, ils voudraient
que le gouvernement français les admit en Algérie avant
que le peu d’argent qu’ils ont fût épuisé.
Ils possèdent quelques connaissances en agriculture autant qu’il
est permis d’en juger, ils paraissent habitués au travail
et aux privations.
Le nombre total de ces étrangers ne dépasse pas sensiblement
le chiffre de ceux qui désirent se rendre en Algérie et
qui sont portés sur l’état ci-joint.
J’ai l’honneur de vous prier, Monsieur le Sous Préfet,
de vouloir bien demander pour moi à l’administration supérieure
une règle de conduite à l’égard de ces Allemands
attirés chez nous par l’expectative d’un sort plus
heureux. S’il était jugé qu’ils pussent être
utiles en Algérie, Monsieur le Sous Préfet, trouvera peut-être
que les formalités pour les y faire arriver seraient bien plus
vite remplies s’ils se rendaient à Lille.
Le Maire
Joint à cette lettre l’état des personnes signataires
soit, 65 de famille comprenant 62 hommes, 62 femmes, 110 garçons
et 105 filles.
Bien que les autorités reçurent cette proposition avec
intérêt, les migrants vers l’Algérie à
cette époque n’étaient pas légion et, fallait-il
encore, trouver un financement à pareil projet. Depuis que le
Préfet les avait alerté de la situation rien de vraiment
concret n’avait vu le jour, sauf peut être, des demandes
de statistiques quant au nombre de Prussiens présent à
Dunkerque
Le 16 juin 1846, enfin pourrait-on dire, en Conseil des Ministres il
fut décidé de donner une suite favorable à cette
pétition et le Ministre de la Guerre en informa le Préfet
par un courrier en date du 4 juillet 1846 que voici :
Monsieur le Préfet,
Le 11 du mois dernier, vous m’avez transmis une demande passage
en Algérie formé par 65 familles présentant un
total de 339 individus, qui se trouvent en ce moment à Dunkerque
où elles s’étaient rendues dans l’intention
de s’embarquer pour le Brésil.
J’ai décidé de concert avec M. le Ministre de l’Intérieur
que ces étrangers seraient dirigés sur l’Algérie
et j’ai pris des dispositions pour qu’ils soient embarqués
à Marseille pour Oran, sur les paquebots de la Compagnie Bazin.
Mais comme ces paquebots ne partent pour cette destination que deux
fois par mois, le 15 et le 30 et q’un si grand nombre d’étrangers
ne peut être transporté d’une seule fois, il est
nécessaire de combiner le voyage de ces étrangers de manière
qu’ils arrivent à Marseille par détachement de 60
à 80 et deux ou trois jours seulement avant celui du départ.
Les frais de route de ces individus de Dunkerque à Marseille
sont à la charge u Département de l’Intérieur.
A leur arrivée à Marseille, ces émigrants se présenteront
dans les bureaux de M. L’Intendant militaire de la 8ème
Division qui a reçu des instructions pour leur embarquement.
Aussitôt après leur débarquement à Oran,
ils devront se présenter devant M. Le Sous Directeur de l’Intérieur
qui prendra des mesures pour leur placement soit comme simples ouvriers,
soit comme petits concessionnaires dans les centres de population en
cours de création dans cette province.
M. le Ministre de l’Intérieur, à qui j’ai
fait part de ces dispositions le 27 juin, vous donnera les instructions
nécessaires.
Recevez, Monsieur le Préfet, l’assurance de ma considération
distinguée.
Le Pair de France
Ministre secrétaire d’Etat à la Guerre
Le 15 juillet suivra encore une nouvelle pétition en même
temps qu’arriveront d’autres Prussiens à Dunkerque.