XIII
Etat social

La Stidia nous a offert un exemple des plus curieux pour l’étude de l’acclimatement physique, de la résistance de la race allemande au climat algérien ; elle se présente maintenant comme une expérience intéressante de non assimilation morale, de résistance de ce même peuple au milieu social qui l’entourait.


La Stidia est restée aujourd’hui ce qu’elle avait été au début : un village allemand. Bien que l’autorité militaire ait réservé lors de la création de ce centre quelques concessions à des sous officiers et des soldats libérés avec les meilleures maisons sur la grande route, (c’est ce que nous faisait remarquer un des habitants actuels et il insistait sur cette faveur non sans malice), bien que des lots industriels aient été concédés à des commerçants français qui firent bâtir à leurs frais, rapidement, par suite du départ précipité de ces français, les Allemands restèrent seuls maîtres de la place ; ils s’habituèrent peu à peu à la considérer comme leur chose, leur propriété. Vivant entre eux, se mariant entre eux, ils solidarisèrent leurs intérêts matériels, vécurent sur leurs traditions, gardèrent leur religion et leur langue.


S’étonnera-t-on en particulier de cette persistance de la langue allemande ? Elle a cependant sa raison. Quand ces colons prussiens arrivèrent en Afrique, ils n’entendaient que l’Allemand ; force fut donc à l’administration quand il fut question de leur donner un instituteur et un curé, de s’adresser à un instituteur qui connut l’allemand, à un curé qui parla en Allemand. Mais la mesure aurait dû être transitoire ; les lenteurs de l’administration le prolongèrent fâcheusement. On n’enseignait sans doute plus l’Allemand, il y a quelques années, à la Stidia, mais on y prêchait en allemand. Et ce fut une grosse innovation quand le prône eut lieu en français ; des gens probablement mal intentionnés prétendent même que cette nouveauté irrita ces catholiques d’Outre-Rhin et que les curés, parlant français depuis cette époque, n’ont pas toutes les sympathies de cette population pourtant si religieuse - si pour les offices religieux, l’allemand était en usage, dans les familles, il était seul compris et employé. Il n’y a pas bien longtemps, dix ou douze ans au plus, un docteur visitant un malade ne pouvait se faire entendre ni du malade, ni des autres membres de la famille, maintenant encore, l’allemand reste la langue la plus usuelle, la langue courante.


D’ailleurs, comment des gens, appartenant à la même race, presque tous originaires de la même province (les environs de Trêves) jetés en même temps et dans un dénuement complet sur une terre étrangère ne se seraient pas sentis unis par la même destinée de misère et n’auraient pas conservé leurs traditions, leurs habitudes nationales, leur langue, leur religion, tout ce qu’ils comprenaient, tout ce qu’ils aimaient ? Ils devaient d’autant plus y demeurer attachés qu’ils se sentaient plus isolés, plus étrangers plus dépaysés et que de leur ancienne patrie, de leurs anciens foyers c’était tout ce qu’il leur restait. Autour d’eux, des indigènes soumis par les armes françaises, mais regrettant leur indépendance, détestant l’Européen, avec cela pillards et voleurs ; loin d’eux, l’administration française, qui après les avoir installés, les oubliait, les ignorait.


Aussi, il se développa chez eux un esprit particulariste très jaloux, très exclusif. La Stidia était leur fief ; ils se détendirent contre tous ceux qui pouvaient leur en disputer la possession. Il n’y avait de place que pour eux. Et ils firent une guerre sourde à tous les étrangers, même aux français qui passèrent de plus en plus à leurs yeux comme des intrus. Peut-être faut-il chercher là une des raisons qui poussèrent les premiers concessionnaires français à abandonner ce village : ne restèrent que ceux qui avaient contracté mariage avec des allemandes, qui étaient rentrés par cette porte dans cette communauté fermée. Loin de diminuer, ce particularisme a grandi avec le temps ; la pauvreté est obséquieuse et humble ; la richesse ou simplement l’aisance engendre l’orgueil et fortifie l’amour-propre. Fiers de leurs progrès, comptant sur leur nombreuse famille, ils se montrent plus opiniâtres dans leurs revendications égoïstes, plus jaloux de leur isolement. Dans l’histoire quotidienne de ce petit village, telle affaire de construction d’une geôle, telle autre d’établissement d’une conduite d’eau ont dévoilé cet état d’esprit, et ont donné lieu à des luttes homériques au sein du Conseil Municipal. Que de doléances ne vous confie-t-on pas pour peu qu’auditeur bénévole vous prêtiez une oreille attentive et curieuse à ces bruits ! lorsque le soir, sur le pas de la porte de la cantine, vous voyez passer dans la sécurité de la nuit tombante hommes et bêtes revenant des champs, las d’une longue journée de labeurs, il semble que le calme de la nature doive se communiquer aux âmes et le contraste est douloureux entre les images qui passent devant vos yeux et les paroles que vous entendez sonner à vos oreilles. Dans un milieu si divisé, les moindres vétilles prennent des proportions inusitées, les moindres froissements tournent au conflit ; toujours la lutte des çoffs -çoff allemand, çoff français - comme si cette de çoff, était en Algérie un produit spontané du sol ou du climat. Les rares fonctionnaires qu’on y envoie, hésitent, ne veulent pas prendre parti ; on les y oblige, on les embrigade malgré eux et voilà leur existence troublée par des plaintes continuelles, par des lettres anonymes. Telle administration à Oran qui se doit à tout le département suffirait à peine à mener à bien les enquêtes qu’on lui réclame de la Stidia.


Mais ce particularisme a ses bornes ? Il y aurait quelque naïveté à l’estimer dangereux. Sans doute, dans une colonie française, il est déplaisant pour des citoyens français de se sentir en butte à des tracasseries sans nombre de la part d’allemands qui doivent tout à la France ; il est désagréable à des fonctionnaires de trouver une hostilité sourde chez des gens dont ils ont la charge des intérêts matériels et moraux ; mais nous croyons que ce mauvais moment passera. Ce particularisme, qui a peut-être assuré le succès de la colonisation allemande, doit disparaître, maintenant que ce succès est incontesté. Autour de la Stidia, les Français et les Espagnols peuplent les villages de Mazagran, de Rivoli, de Noisy-les-Bains, de Fornoka ; tous les essaims que la colonie allemande a laissé s’envoler dans ces centres sont perdus pour elle, définitivement. Entouré par la marée française, battu par la vague espagnole, l’îlot allemand sera tôt ou tard submergé.


D’ailleurs combien les choses sont déjà changées ? L’école accomplit son œuvre. Si l’Allemand se conserve comme la langue muette dans l’intérieur des familles, le Français est compris de tous et généralement écrit. Sur les trois listes de recrutement que nous avons consultées, les jeunes gens de la Stida, pour la plupart issus de familles allemandes, sont tous portés comme sachant lire, écrire et compter évidemment en français. Autrefois, lorsque des amis les appelaient à servir de témoins pour un acte de l’Etat-Civil, les anciens signaient leur nom en lettres allemandes ; aujourd’hui quelques-uns savent signer en français et pour ceux qui l’ignorent encore, d’aucuns en éprouvent un sentiment de honte ; ils se refusent à servir de témoins ou en tracent plus qu’une croix à la place de leur nom. Les générations nouvelles apprennent de plus en plus le français ; sur 31 élèves de l’école laïque des garçons, nous relevons trois noms français, 25 noms allemands, trois noms arabes. Parlant le français à l’école, plus tard à la caserne, obligés de l’employer dès qu’ils sortent de leur village, comment ne s’en serviraient-ils pas bientôt entre eux, dans les rues, dans les familles ?


Abandonneront-ils facilement leurs habitudes de vivre, leur tournure d’esprit particulière, enfin cette tendance à se solidariser, à ne forme qu’un bloc contre toute intrusion de prétendus éléments étrangers ? Nous ne le croyons pas. Cette union a été leur force dans le passé, une nécessité d’existence dans la lutte pour la vie ; et dans l’avenir, elle est trop avantageuse à une minorité pour quelle ne s’y attache pas désespérément. Et puis ces traditions, ces coutumes, cette mentalité particulière, c’est le propre de l’homme, sa substance, son fond intime et secret. Pourtant l’assimilation morale des étrangers, voilà le but auquel doivent tendre de nos jours tous les efforts. La période de la conquête est close ; celle du peuplement se poursuit, moins rapidement qu’on ne le désirerait ; celle de l’assimilation s’ouvre à peine.


Jusqu’ici on a tout attendu du temps et de la contagion de l’exemple. Nous ne contestons l’efficacité ni de l’un, ni de l’autre, quoique cette politique nous paraisse singulièrement fataliste et paresseuse. Et si pour la Stidia cette contagion de l’exemple est nécessaire, si l’on juge utile aussi de combattre cette homogénéité de son peuplement, si l’on veut introduire enfin l’élément français autrement que par les fonctionnaires, il y a à proximité des terrains domaniaux suffisants pour des concessions nouvelles ; la forêt de la Macta, sans utilité pour l’administration forestière, fournirait des terres excellentes à la colonisation, à condition toutefois qu’on ne touche pas au boisement des dunes qui fixe les sables et abrite ces terres contre les vents de mer.


Mais si vous voulez avancer le moment de cette assimilation qui dans notre pensée ne doit pas et ne peut pas être une identification, développez l’instruction et l’éducation française ; à l’œuvre du soldat, à l’œuvre du colon, ajoutez de plus en plus celle de l’instituteur ; mais que votre enseignement ne se réduise pas à faire épeler des lettres françaises, à apprendre à lire ou à écrire dans notre langue, premiers pas sans doute à faire, le plus facile, celui auquel s’essaie de bonne heure l’enfant ; ne vous bornez pas à) faire parler français des gens qui pensent et sentent en allemand ; mais que par un enseignement vraiment et exclusivement national, par une plus large place faite à la morale civique, par l’intérêt qui s’attache à l’histoire de la France moderne, par le tableau sans cesse présenté de ses progrès matériels et de son rayonnement moral à travers le monde, et aussi par des conseils pratiques par l’autorité morale de son ministère et la dignité de sa vie, l’éducateur saisisse l’âme et le cœur de l’enfant. D’une prise si forte que l’empreinte se grave ineffaçable. Abandonnez de grâce des méthodes illogiques, un plan d’enseignement qui n’est qu’un anachronisme dans un pays s’ouvrant à peine à la vie nationale et qui n’apparaît à la réflexion que comme une fausse fenêtre, placée de l’autre côté de la Méditerranée pour la symétrie avec la Métropole. Le but à atteindre ne consiste pas ici à développer des intérêts ou des idées que l’enfant a hérités de ses ancêtres ; la difficulté se complique et s’aggrave de la nécessité de les faire naître en ces âmes souvent rebelles et d’y déraciner d’autres tendances vivaces.


Agissez surtout sur l’esprit des petites filles qui, devenues femmes plus tard, sont les gardiennes des traditions familiales et les transmettent aux enfants qui naissent d’elles ! L’homme vit au dehors et a une influence moins directe sur ses fils et surtout sur ses filles ; donnez à ce sexe un enseignement pratique sur les mille petits détails de la tenue de la maison, de la propreté, de l’hygiène, pour que plus tard hommes et enfants prennent plaisir à rester dans la demeure qu’elles dirigeront ; éveillez aussi en elles les sentiments de délicatesse, de douceur, de tendresse si naturels au cœur de la femme française ; en vérité, qui saura transformer en Algérie l’Allemande, l’Italienne, l’Espagnole, aura résolu le problème de l’assimilation des races étrangères.

V. DEMONTES, Alger le 4 Mai 1902