La Stidia nous a offert un exemple des plus curieux pour l’étude
de l’acclimatement physique, de la résistance de la race
allemande au climat algérien ; elle se présente maintenant
comme une expérience intéressante de non assimilation
morale, de résistance de ce même peuple au milieu social
qui l’entourait.
La Stidia est restée aujourd’hui ce qu’elle avait
été au début : un village allemand. Bien que l’autorité
militaire ait réservé lors de la création de ce
centre quelques concessions à des sous officiers et des soldats
libérés avec les meilleures maisons sur la grande route,
(c’est ce que nous faisait remarquer un des habitants actuels
et il insistait sur cette faveur non sans malice), bien que des lots
industriels aient été concédés à
des commerçants français qui firent bâtir à
leurs frais, rapidement, par suite du départ précipité
de ces français, les Allemands restèrent seuls maîtres
de la place ; ils s’habituèrent peu à peu à
la considérer comme leur chose, leur propriété.
Vivant entre eux, se mariant entre eux, ils solidarisèrent leurs
intérêts matériels, vécurent sur leurs traditions,
gardèrent leur religion et leur langue.
S’étonnera-t-on en particulier de cette persistance de
la langue allemande ? Elle a cependant sa raison. Quand ces colons prussiens
arrivèrent en Afrique, ils n’entendaient que l’Allemand
; force fut donc à l’administration quand il fut question
de leur donner un instituteur et un curé, de s’adresser
à un instituteur qui connut l’allemand, à un curé
qui parla en Allemand. Mais la mesure aurait dû être transitoire
; les lenteurs de l’administration le prolongèrent fâcheusement.
On n’enseignait sans doute plus l’Allemand, il y a quelques
années, à la Stidia, mais on y prêchait en allemand.
Et ce fut une grosse innovation quand le prône eut lieu en français
; des gens probablement mal intentionnés prétendent même
que cette nouveauté irrita ces catholiques d’Outre-Rhin
et que les curés, parlant français depuis cette époque,
n’ont pas toutes les sympathies de cette population pourtant si
religieuse - si pour les offices religieux, l’allemand était
en usage, dans les familles, il était seul compris et employé.
Il n’y a pas bien longtemps, dix ou douze ans au plus, un docteur
visitant un malade ne pouvait se faire entendre ni du malade, ni des
autres membres de la famille, maintenant encore, l’allemand reste
la langue la plus usuelle, la langue courante.
D’ailleurs, comment des gens, appartenant à la même
race, presque tous originaires de la même province (les environs
de Trêves) jetés en même temps et dans un dénuement
complet sur une terre étrangère ne se seraient pas sentis
unis par la même destinée de misère et n’auraient
pas conservé leurs traditions, leurs habitudes nationales, leur
langue, leur religion, tout ce qu’ils comprenaient, tout ce qu’ils
aimaient ? Ils devaient d’autant plus y demeurer attachés
qu’ils se sentaient plus isolés, plus étrangers
plus dépaysés et que de leur ancienne patrie, de leurs
anciens foyers c’était tout ce qu’il leur restait.
Autour d’eux, des indigènes soumis par les armes françaises,
mais regrettant leur indépendance, détestant l’Européen,
avec cela pillards et voleurs ; loin d’eux, l’administration
française, qui après les avoir installés, les oubliait,
les ignorait.
Aussi, il se développa chez eux un esprit particulariste très
jaloux, très exclusif. La Stidia était leur fief ; ils
se détendirent contre tous ceux qui pouvaient leur en disputer
la possession. Il n’y avait de place que pour eux. Et ils firent
une guerre sourde à tous les étrangers, même aux
français qui passèrent de plus en plus à leurs
yeux comme des intrus. Peut-être faut-il chercher là une
des raisons qui poussèrent les premiers concessionnaires français
à abandonner ce village : ne restèrent que ceux qui avaient
contracté mariage avec des allemandes, qui étaient rentrés
par cette porte dans cette communauté fermée. Loin de
diminuer, ce particularisme a grandi avec le temps ; la pauvreté
est obséquieuse et humble ; la richesse ou simplement l’aisance
engendre l’orgueil et fortifie l’amour-propre. Fiers de
leurs progrès, comptant sur leur nombreuse famille, ils se montrent
plus opiniâtres dans leurs revendications égoïstes,
plus jaloux de leur isolement. Dans l’histoire quotidienne de
ce petit village, telle affaire de construction d’une geôle,
telle autre d’établissement d’une conduite d’eau
ont dévoilé cet état d’esprit, et ont donné
lieu à des luttes homériques au sein du Conseil Municipal.
Que de doléances ne vous confie-t-on pas pour peu qu’auditeur
bénévole vous prêtiez une oreille attentive et curieuse
à ces bruits ! lorsque le soir, sur le pas de la porte de la
cantine, vous voyez passer dans la sécurité de la nuit
tombante hommes et bêtes revenant des champs, las d’une
longue journée de labeurs, il semble que le calme de la nature
doive se communiquer aux âmes et le contraste est douloureux entre
les images qui passent devant vos yeux et les paroles que vous entendez
sonner à vos oreilles. Dans un milieu si divisé, les moindres
vétilles prennent des proportions inusitées, les moindres
froissements tournent au conflit ; toujours la lutte des çoffs
-çoff allemand, çoff français - comme si cette
de çoff, était en Algérie un produit spontané
du sol ou du climat. Les rares fonctionnaires qu’on y envoie,
hésitent, ne veulent pas prendre parti ; on les y oblige, on
les embrigade malgré eux et voilà leur existence troublée
par des plaintes continuelles, par des lettres anonymes. Telle administration
à Oran qui se doit à tout le département suffirait
à peine à mener à bien les enquêtes qu’on
lui réclame de la Stidia.
Mais ce particularisme a ses bornes ? Il y aurait quelque naïveté
à l’estimer dangereux. Sans doute, dans une colonie française,
il est déplaisant pour des citoyens français de se sentir
en butte à des tracasseries sans nombre de la part d’allemands
qui doivent tout à la France ; il est désagréable
à des fonctionnaires de trouver une hostilité sourde chez
des gens dont ils ont la charge des intérêts matériels
et moraux ; mais nous croyons que ce mauvais moment passera. Ce particularisme,
qui a peut-être assuré le succès de la colonisation
allemande, doit disparaître, maintenant que ce succès est
incontesté. Autour de la Stidia, les Français et les Espagnols
peuplent les villages de Mazagran, de Rivoli, de Noisy-les-Bains, de
Fornoka ; tous les essaims que la colonie allemande a laissé
s’envoler dans ces centres sont perdus pour elle, définitivement.
Entouré par la marée française, battu par la vague
espagnole, l’îlot allemand sera tôt ou tard submergé.
D’ailleurs combien les choses sont déjà changées
? L’école accomplit son œuvre. Si l’Allemand
se conserve comme la langue muette dans l’intérieur des
familles, le Français est compris de tous et généralement
écrit. Sur les trois listes de recrutement que nous avons consultées,
les jeunes gens de la Stida, pour la plupart issus de familles allemandes,
sont tous portés comme sachant lire, écrire et compter
évidemment en français. Autrefois, lorsque des amis les
appelaient à servir de témoins pour un acte de l’Etat-Civil,
les anciens signaient leur nom en lettres allemandes ; aujourd’hui
quelques-uns savent signer en français et pour ceux qui l’ignorent
encore, d’aucuns en éprouvent un sentiment de honte ; ils
se refusent à servir de témoins ou en tracent plus qu’une
croix à la place de leur nom. Les générations nouvelles
apprennent de plus en plus le français ; sur 31 élèves
de l’école laïque des garçons, nous relevons
trois noms français, 25 noms allemands, trois noms arabes. Parlant
le français à l’école, plus tard à
la caserne, obligés de l’employer dès qu’ils
sortent de leur village, comment ne s’en serviraient-ils pas bientôt
entre eux, dans les rues, dans les familles ?
Abandonneront-ils facilement leurs habitudes de vivre, leur tournure
d’esprit particulière, enfin cette tendance à se
solidariser, à ne forme qu’un bloc contre toute intrusion
de prétendus éléments étrangers ? Nous ne
le croyons pas. Cette union a été leur force dans le passé,
une nécessité d’existence dans la lutte pour la
vie ; et dans l’avenir, elle est trop avantageuse à une
minorité pour quelle ne s’y attache pas désespérément.
Et puis ces traditions, ces coutumes, cette mentalité particulière,
c’est le propre de l’homme, sa substance, son fond intime
et secret. Pourtant l’assimilation morale des étrangers,
voilà le but auquel doivent tendre de nos jours tous les efforts.
La période de la conquête est close ; celle du peuplement
se poursuit, moins rapidement qu’on ne le désirerait ;
celle de l’assimilation s’ouvre à peine.
Jusqu’ici on a tout attendu du temps et de la contagion de l’exemple.
Nous ne contestons l’efficacité ni de l’un, ni de
l’autre, quoique cette politique nous paraisse singulièrement
fataliste et paresseuse. Et si pour la Stidia cette contagion de l’exemple
est nécessaire, si l’on juge utile aussi de combattre cette
homogénéité de son peuplement, si l’on veut
introduire enfin l’élément français autrement
que par les fonctionnaires, il y a à proximité des terrains
domaniaux suffisants pour des concessions nouvelles ; la forêt
de la Macta, sans utilité pour l’administration forestière,
fournirait des terres excellentes à la colonisation, à
condition toutefois qu’on ne touche pas au boisement des dunes
qui fixe les sables et abrite ces terres contre les vents de mer.
Mais si vous voulez avancer le moment de cette assimilation qui dans
notre pensée ne doit pas et ne peut pas être une identification,
développez l’instruction et l’éducation française
; à l’œuvre du soldat, à l’œuvre
du colon, ajoutez de plus en plus celle de l’instituteur ; mais
que votre enseignement ne se réduise pas à faire épeler
des lettres françaises, à apprendre à lire ou à
écrire dans notre langue, premiers pas sans doute à faire,
le plus facile, celui auquel s’essaie de bonne heure l’enfant
; ne vous bornez pas à) faire parler français des gens
qui pensent et sentent en allemand ; mais que par un enseignement vraiment
et exclusivement national, par une plus large place faite à la
morale civique, par l’intérêt qui s’attache
à l’histoire de la France moderne, par le tableau sans
cesse présenté de ses progrès matériels
et de son rayonnement moral à travers le monde, et aussi par
des conseils pratiques par l’autorité morale de son ministère
et la dignité de sa vie, l’éducateur saisisse l’âme
et le cœur de l’enfant. D’une prise si forte que l’empreinte
se grave ineffaçable. Abandonnez de grâce des méthodes
illogiques, un plan d’enseignement qui n’est qu’un
anachronisme dans un pays s’ouvrant à peine à la
vie nationale et qui n’apparaît à la réflexion
que comme une fausse fenêtre, placée de l’autre côté
de la Méditerranée pour la symétrie avec la Métropole.
Le but à atteindre ne consiste pas ici à développer
des intérêts ou des idées que l’enfant a hérités
de ses ancêtres ; la difficulté se complique et s’aggrave
de la nécessité de les faire naître en ces âmes
souvent rebelles et d’y déraciner d’autres tendances
vivaces.
Agissez surtout sur l’esprit des petites filles qui, devenues
femmes plus tard, sont les gardiennes des traditions familiales et les
transmettent aux enfants qui naissent d’elles ! L’homme
vit au dehors et a une influence moins directe sur ses fils et surtout
sur ses filles ; donnez à ce sexe un enseignement pratique sur
les mille petits détails de la tenue de la maison, de la propreté,
de l’hygiène, pour que plus tard hommes et enfants prennent
plaisir à rester dans la demeure qu’elles dirigeront ;
éveillez aussi en elles les sentiments de délicatesse,
de douceur, de tendresse si naturels au cœur de la femme française
; en vérité, qui saura transformer en Algérie l’Allemande,
l’Italienne, l’Espagnole, aura résolu le problème
de l’assimilation des races étrangères.
V. DEMONTES, Alger le 4 Mai 1902