XII
La propriété et la population

Souvent les économistes qui s’intéressent à l’avenir de l’Algérie se sont posés, sans pouvoir les résoudre, faute de renseignements précis, les questions de la propriété des terres, de leur accaparement : la superficie des terres possédées par les Européens augmente-t-elle au détriment de celle des terres indigènes ? les terres concédées par l’Etat sont-elles restées entre les mains des premiers colons ou bien ont-elles été vendues et sont-elles aujourd’hui accaparées par quelques habiles manieurs d’argent, négociants, banquiers, usuriers ? Enfin par quelles mains est cultivée cette propriété ? sur tous ces problèmes si graves, nous avons recueilli quelques renseignements particuliers à la Stidia.


Les craintes que l’on manifeste dans le département de Constantine sur le rachat des terres européennes par les indigènes, semblent bien vaines pour le département d’Oran. Là au contraire, s’il y a un danger à éviter, c’est plutôt l’accaparement des terres indigènes par quelques capitalistes européens ou musulmans et cette main mise se poursuit rapidement malgré toutes les difficultés dont la loi a entouré ses transactions. S’il ne m’est pas permis ici de citer des noms, des chiffres qu’il sera facile de contrôler justifieront amplement ce que j’avance : tel habitant de la Stidia, un des plus pauvres à l’arrivée, un de ces petits bonshommes qui poussaient chaque matin leur bourriquot chargé de bois vers Mostaganem, possède actuellement 400 hectares dont les ¾ ont été acquis aux Arabes ; tel autre, une veuve, a une propriété de 300 ha, dont 200 achetés aux Arabes ; un troisième, n’habitant pas la Stidia, a ajouté à une centaine d’hectares qu’il possédait déjà 150 autres achetés aux Arables ; un autre a créé en territoire indigène une ferme de 72 hectares. Il serait fastidieux de poursuivre l’énumération de toutes les acquisitions des Européens dans les douars ; et loin de nous la pensée, en y insistant, de critiquer ces achats ! La colonisation est comme la végétation : elle a ses lois de développement, sa force d’expansion propre ; toutes les entraves légales qu’on apporterait pour la limiter, la gêner, elle aurait vite fait de les brises ou de les tourner à son profit avec la même force, avec la même irrésistibilité que la racine de la plante disjoint les roches les plus dures. On peut espérer seulement la diriger, la canaliser.


C’est donc un fait ; les Européens ont acheté la majeure partie des terres indigènes dont les anciens propriétaires sont devenus leurs fermiers, leurs khammès ou leurs ouvriers. Fatalement, rapidement, il se constitue en Algérie un prolétariat indigène dénué de tout. N’était-il pas d’ailleurs à prévoir que des deux populations en présence, l’une apathique, imprévoyante, se contentant de peu, l’autre énergique, économe, désireuse de posséder et de jouir, la seconde dépouillerait la première. Et le temps est proche où la plupart des Arabes de la région tellienne n’auront plus que leurs gourbis pour s’abriter et leurs bras pour travailler. Est-ce un avantage économique ? Est-ce un danger social ? Au demeurant, c’était une nécesité inéluctable.


Ajoutons que certains musulmans bien pensants, des marabouts généralement, contribuent à déposséder leurs coreligionnaires, se taillent la part du lion ; l’un d’eux à la Stidia a un peu plus de 200 hectares, il est vrai qu’on ne sait pas au juste si les terres qu’il détient n’appartenaient pas à l’Etat.


Et parmi les propriétaires européens, combien nous sommes loin de l’égalité primitive. Egalité dans la misère, me dira-t-on ; ils ne possédaient rien quand ils arrivèrent et les dix hectares que l’autorité militaire accorda à chaque chef de famille ne constituent guère une fortune. Combien nos modernes immigrants se plaindraient si on ne leur attribuait que des lots de 10 ha ? Les modestes concessions permirent à tous de vivre, d’élever de nombreuses familles ; à quelques-uns ce fut le commencement de la fortune. Plusieurs ont vendu et sont partis ailleurs ou même sont devenus de simples ouvriers ; d’autres ont acheté et ont maintenant de véritables domaines, je n’ose dire des latifundia : un a 400 ha, 3 en ont 300 ; 2 de 150 à 200 ; plusieurs autres en possèdent 100. Si la plus grande partie de ces terres provient des indigènes, comme nous l’avons montré, beaucoup ont été prélevées sur les concessions primitives. Est-ce l’économie ? est-ce l’usure qui en si peu de temps a modifié complètement l’assiette de la propriété ? Nous n’avons point à la chercher, cette investigation étant d’ailleurs fort délicate et le temps nous ayant fait défaut pour y procéder.


Malgré cette concentration de la propriété en quelques mains, il existe encore beaucoup de petits propriétaires à la Stidia ; leur nombre l’emporte sur celui des fermiers, des métayers, des ouvriers. La dernière statistique de 1901 donne la répartition suivante de la population agricole :

Population agricole de la Stidia - 1901

 Qualité  Hommes  Femmes  Enfants - de 15 ans  Total
 Propriétaires  88  101  142  331
 Fermiers  15  17  23  55
 Métayers  6  5  9  20
 Ouvriers  63  76  88  227


Faut-il ajouter que grands et petits propriétaires se disent français ou naturalisés français ; ce sont les descendants des premiers concessionnaires. Six espagnols seulement ont acquis des propriétés à la Stidia. Inversement, dans le groupe des fermiers, métayers et ouvriers entre nombre d’étrangers (26 espagnols - 25 autres étrangers).


Presque tous les propriétaires cultivent eux-mêmes leur propre terrain ou le font cultiver. La population de la Stidia est, de l’avis unanime de tous ceux qui la connaissent, laborieuse, dure à la fatigue, âpre au gain. De bonne heure dans les champs, avant l’aube, ces paysans ne quittent la pioche et la charrue que lorsque la nuit est venue ; aux premières heures du jour et aux dernières seulement, le village s’anime, les grelots tintent, les fouets claquent. Puis, il paraît désert ; quelques enfants par-ci, par-là, jouent devant les portes. Par ce travail quotidien, acharné, ces hommes ont fait de la vieille misère la prospérité d’aujourd’hui ; ils se sont, selon l’expression de M. Hanotaux, empoignés, avec la terre et l’ont forcée à leur livrer d’abondantes moissons. Mais, dans cette lutte n’ont-ils pas manqué d’esprit d’initiative ? N’ont-ils pas conservé avec un soin trop jaloux leurs anciennes méthodes de culture, ces cultures elles-mêmes ? Lorsque tout se transformait autour d’eux, ne sont-ils pas restés attachés à un passé qui s’éloignait tous les jours !