Souvent les économistes qui s’intéressent à
l’avenir de l’Algérie se sont posés, sans
pouvoir les résoudre, faute de renseignements précis,
les questions de la propriété des terres, de leur accaparement
: la superficie des terres possédées par les Européens
augmente-t-elle au détriment de celle des terres indigènes
? les terres concédées par l’Etat sont-elles restées
entre les mains des premiers colons ou bien ont-elles été
vendues et sont-elles aujourd’hui accaparées par quelques
habiles manieurs d’argent, négociants, banquiers, usuriers
? Enfin par quelles mains est cultivée cette propriété
? sur tous ces problèmes si graves, nous avons recueilli quelques
renseignements particuliers à la Stidia.
Les craintes que l’on manifeste dans le département de
Constantine sur le rachat des terres européennes par les indigènes,
semblent bien vaines pour le département d’Oran. Là
au contraire, s’il y a un danger à éviter, c’est
plutôt l’accaparement des terres indigènes par quelques
capitalistes européens ou musulmans et cette main mise se poursuit
rapidement malgré toutes les difficultés dont la loi a
entouré ses transactions. S’il ne m’est pas permis
ici de citer des noms, des chiffres qu’il sera facile de contrôler
justifieront amplement ce que j’avance : tel habitant de la Stidia,
un des plus pauvres à l’arrivée, un de ces petits
bonshommes qui poussaient chaque matin leur bourriquot chargé
de bois vers Mostaganem, possède actuellement 400 hectares dont
les ¾ ont été acquis aux Arabes ; tel autre, une
veuve, a une propriété de 300 ha, dont 200 achetés
aux Arabes ; un troisième, n’habitant pas la Stidia, a
ajouté à une centaine d’hectares qu’il possédait
déjà 150 autres achetés aux Arables ; un autre
a créé en territoire indigène une ferme de 72 hectares.
Il serait fastidieux de poursuivre l’énumération
de toutes les acquisitions des Européens dans les douars ; et
loin de nous la pensée, en y insistant, de critiquer ces achats
! La colonisation est comme la végétation : elle a ses
lois de développement, sa force d’expansion propre ; toutes
les entraves légales qu’on apporterait pour la limiter,
la gêner, elle aurait vite fait de les brises ou de les tourner
à son profit avec la même force, avec la même irrésistibilité
que la racine de la plante disjoint les roches les plus dures. On peut
espérer seulement la diriger, la canaliser.
C’est donc un fait ; les Européens ont acheté la
majeure partie des terres indigènes dont les anciens propriétaires
sont devenus leurs fermiers, leurs khammès ou leurs ouvriers.
Fatalement, rapidement, il se constitue en Algérie un prolétariat
indigène dénué de tout. N’était-il
pas d’ailleurs à prévoir que des deux populations
en présence, l’une apathique, imprévoyante, se contentant
de peu, l’autre énergique, économe, désireuse
de posséder et de jouir, la seconde dépouillerait la première.
Et le temps est proche où la plupart des Arabes de la région
tellienne n’auront plus que leurs gourbis pour s’abriter
et leurs bras pour travailler. Est-ce un avantage économique
? Est-ce un danger social ? Au demeurant, c’était une nécesité
inéluctable.
Ajoutons que certains musulmans bien pensants, des marabouts généralement,
contribuent à déposséder leurs coreligionnaires,
se taillent la part du lion ; l’un d’eux à la Stidia
a un peu plus de 200 hectares, il est vrai qu’on ne sait pas au
juste si les terres qu’il détient n’appartenaient
pas à l’Etat.
Et parmi les propriétaires européens, combien nous sommes
loin de l’égalité primitive. Egalité dans
la misère, me dira-t-on ; ils ne possédaient rien quand
ils arrivèrent et les dix hectares que l’autorité
militaire accorda à chaque chef de famille ne constituent guère
une fortune. Combien nos modernes immigrants se plaindraient si on ne
leur attribuait que des lots de 10 ha ? Les modestes concessions permirent
à tous de vivre, d’élever de nombreuses familles
; à quelques-uns ce fut le commencement de la fortune. Plusieurs
ont vendu et sont partis ailleurs ou même sont devenus de simples
ouvriers ; d’autres ont acheté et ont maintenant de véritables
domaines, je n’ose dire des latifundia : un a 400 ha, 3 en ont
300 ; 2 de 150 à 200 ; plusieurs autres en possèdent 100.
Si la plus grande partie de ces terres provient des indigènes,
comme nous l’avons montré, beaucoup ont été
prélevées sur les concessions primitives. Est-ce l’économie
? est-ce l’usure qui en si peu de temps a modifié complètement
l’assiette de la propriété ? Nous n’avons
point à la chercher, cette investigation étant d’ailleurs
fort délicate et le temps nous ayant fait défaut pour
y procéder.
Malgré cette concentration de la propriété en quelques
mains, il existe encore beaucoup de petits propriétaires à
la Stidia ; leur nombre l’emporte sur celui des fermiers, des
métayers, des ouvriers. La dernière statistique de 1901
donne la répartition suivante de la population agricole :
Population agricole de la Stidia - 1901
| Qualité |
Hommes |
Femmes |
Enfants - de 15 ans |
Total |
| Propriétaires |
88 |
101 |
142 |
331 |
| Fermiers |
15 |
17 |
23 |
55 |
| Métayers |
6 |
5 |
9 |
20 |
| Ouvriers |
63 |
76 |
88 |
227 |
Faut-il ajouter que grands et petits propriétaires se disent
français ou naturalisés français ; ce sont les
descendants des premiers concessionnaires. Six espagnols seulement ont
acquis des propriétés à la Stidia. Inversement,
dans le groupe des fermiers, métayers et ouvriers entre nombre
d’étrangers (26 espagnols - 25 autres étrangers).
Presque tous les propriétaires cultivent eux-mêmes leur
propre terrain ou le font cultiver. La population de la Stidia est,
de l’avis unanime de tous ceux qui la connaissent, laborieuse,
dure à la fatigue, âpre au gain. De bonne heure dans les
champs, avant l’aube, ces paysans ne quittent la pioche et la
charrue que lorsque la nuit est venue ; aux premières heures
du jour et aux dernières seulement, le village s’anime,
les grelots tintent, les fouets claquent. Puis, il paraît désert
; quelques enfants par-ci, par-là, jouent devant les portes.
Par ce travail quotidien, acharné, ces hommes ont fait de la
vieille misère la prospérité d’aujourd’hui
; ils se sont, selon l’expression de M. Hanotaux, empoignés,
avec la terre et l’ont forcée à leur livrer d’abondantes
moissons. Mais, dans cette lutte n’ont-ils pas manqué d’esprit
d’initiative ? N’ont-ils pas conservé avec un soin
trop jaloux leurs anciennes méthodes de culture, ces cultures
elles-mêmes ? Lorsque tout se transformait autour d’eux,
ne sont-ils pas restés attachés à un passé
qui s’éloignait tous les jours !