XI
Le Cheptel

Au moment où l’on désespérait de l’avenir cultural de la Stidia, l’administration avait favorisé des essais d’élevage ; on a vu comment sur le revenu de la briqueterie, des fours à chaux dont une partie des produits avait été vendue, elle avait acheté et distribué aux familles une vingtaine de bœufs ou de vaches et quelques ânes ; elle leur avait confié aussi un troupeau de moutons : cheptel bien maigre assurément ! un peu plus tard, poussés par la nécessité et faute de ressources pour les acquérir, les colons prussiens s’étaient ingéniés à confectionner leurs outils, à fabriquer des charrues, des herses, des chariots ! tout cela, on le pense bien, avec un art rudimentaire. Quelle différence avec le matériel agricole et les bestiaux qu’ils possèdent aujourd’hui !


Ils n’ont pas encore, comme dans certaines grandes fermes algériennes des machines agricoles perfectionnées, mais coûteuses ! mais ils sont pourvus de nombreuses charrues, 402 à un soc, 59 à un ou plusieurs socs ; ils ont 204 herses, 150 voitures ou tombereaux et aussi quelques tarares, des égrappoirs, etc… Bien entendu, nous ne donnons ces chiffres qu’à titre d’indication : ils ne sauraient prétendre à une véracité absolue, mais ils prouvent d’abord que les habitants de la Stidia disposent actuellement d’instruments agricoles suffisants, puis, si on les compare à ceux des années précédentes, que malgré la crise subie par l’agriculture, leur nombre ne cesse de s’accroître ! en 1901, 27 charrues de plus qu’en 1900, 4 herses, etc…


Le matériel est donc suffisant, le matériel est en progrès : la situation se présente-t-elle sous un jour aussi favorable pour les bestiaux ? laissons de côté les animaux de basse-cour : la statistique en enregistre un grand nombre ; mais comme sur cette matière le contrôle est difficile, le mieux est de garder une prudente réserve. Si cependant on les tient pour fidèles, la Stidia est un des villages algériens où l’élevage de la volaille, des oies, des canards, des dindons, des pintades, des lapins est le plus pratiqué : et sans doute, doit-on selon toute justice, voir dans l’état prospère d’une industrie assez modeste la conséquence lointaine de l’heureuse initiative prise par l’administration.


Quant aux autres animaux, les Stidiens posséderaient 236 chevaux, juments, poulains ou pouliches, 61 mulets de tous âges, 5 ânes, 4 taureaux, 92 bœufs de travail, 77 vaches, quelques veaux, 400 porcs, autant de brebis, moutons ou agneaux, enfin 230 chèvres. Sur ces chiffres si précis, nous avons demandé l’opinion d’un colon qui habite le village depuis sa fondation et en connaît toutes les richesses ; il estime que quelques-uns sont fort exagérés, en particulier ceux qui se rapportent aux chevaux et aux mulets ; au lieu de 60 juments, me dit-il, il n’y en a pas une dizaine. Il est vrai que dans ces totaux, et il faut toujours le répéter, sont compris les animaux de ferme de Fornoka, les 77 vaches, portées sur le tableau statistique, existent réellement à la Stidia ; d’ailleurs, il suffit le soir, à la tombée de la nuit, des rester près de l’abreuvoir pour voir arriver par deux ou trois ces animaux qui font tinter leurs clochettes comme dans les villages des Alpes ou des Vosges ; on se croirait en Allemagne ou en Suisse. Rien d’exagéré non plus pour le troupeau de moutons ou de chèvres.


« Le nombre de ces animaux, lui avons-nous demandé, a-t-il augmenté ou diminué dans ces derniers temps ? Ah ! Monsieur, nous répond-il d’une vie gutturale où l’on reconnaît l’accent allemand, autrefois nous en avions beaucoup plus- Et pourquoi ? - Voilà : il y avait plus de pâturages ; les terres ne recevaient pas de labours tous les ans et dans les jachères les troupeaux trouvaient à brouter. Et puis, Monsieur, les communaux étaient meilleurs qu’aujourd’hui. » Et en l’entendant me parler ainsi, je me rappelai que le matin j’étais monté sur le plateau, que j’y avais remarqué ces grandes plaques rouges où le sable nu laissait pointer la roche calcaire. Et puis ce qui m’avait frappé aussi en reportant la vue sur la vallée où se pressaient les cultures, c’était une succession ininterrompue de champs de blé verdoyants et de grands carrés presque nus où se dessinaient pourtant à des lignes noirâtres les rangées de ceps de vignes : nulle part de pâturages dans cette plaine, pas de fourrages artificiels.


Comment les troupeaux s’accroîtraient-ils ? Comment l’agriculture elle-même, faute d’engrais de ferme, espérerait-elle augmenter ses rendements, à moins qu’elle ne se décide à user des engrais chimiques et des amendements ? Qui trouver pour l’Algérie une plante fourragère, capable de résister sans irrigation aux ardeurs du soleil africain et de donner pendant les mois de printemps ou aux premières pluies d’automne plusieurs coupes abondantes aura rendu à la colonie le plus signalé des services. Bien du bruit a été fait à une certaine époque autour du saka ; on n’en parle plus, l’essai n’a probablement pas réussi. Mais n’y aurait-il pas dans la flore algérienne, tunisienne ou marocaine des plantes déjà acclimatées qui, par une sélection judicieuse, fournirait ce fourrage tant désiré ?


Et si l’on désespère de l’obtenir par les plantes herbacées, puisque les conditions climatériques ne s’y prêtent pas, pourquoi ne pas le demander aux plantes grasses si nombreuses sur le littoral, où le climat humide favorise leur croissance et qui poussent dans les terrains même les plus maigres ! A la Stidia, ne viendraient-elles pas sur les pentes du talus, le long de ces éboulis caillouteux et marneux d’où sort la source ? Pourquoi ne pas demander cette nourriture des animaux aux arbres, aux caroubiers, aux mûriers qui se couvrent d’une superbe frondaison et de fruits bien nourris ? Tout le monde sent de nos jours que l’agriculture algérienne doit de plus en plus s’adapter au sol et au climat au fur et à mesure qu’elle en connaît mieux les possibilités culturales et économiques.