Au moment où l’on désespérait de l’avenir
cultural de la Stidia, l’administration avait favorisé
des essais d’élevage ; on a vu comment sur le revenu de
la briqueterie, des fours à chaux dont une partie des produits
avait été vendue, elle avait acheté et distribué
aux familles une vingtaine de bœufs ou de vaches et quelques ânes
; elle leur avait confié aussi un troupeau de moutons : cheptel
bien maigre assurément ! un peu plus tard, poussés par
la nécessité et faute de ressources pour les acquérir,
les colons prussiens s’étaient ingéniés à
confectionner leurs outils, à fabriquer des charrues, des herses,
des chariots ! tout cela, on le pense bien, avec un art rudimentaire.
Quelle différence avec le matériel agricole et les bestiaux
qu’ils possèdent aujourd’hui !
Ils n’ont pas encore, comme dans certaines grandes fermes algériennes
des machines agricoles perfectionnées, mais coûteuses !
mais ils sont pourvus de nombreuses charrues, 402 à un soc, 59
à un ou plusieurs socs ; ils ont 204 herses, 150 voitures ou
tombereaux et aussi quelques tarares, des égrappoirs, etc…
Bien entendu, nous ne donnons ces chiffres qu’à titre d’indication
: ils ne sauraient prétendre à une véracité
absolue, mais ils prouvent d’abord que les habitants de la Stidia
disposent actuellement d’instruments agricoles suffisants, puis,
si on les compare à ceux des années précédentes,
que malgré la crise subie par l’agriculture, leur nombre
ne cesse de s’accroître ! en 1901, 27 charrues de plus qu’en
1900, 4 herses, etc…
Le matériel est donc suffisant, le matériel est en progrès
: la situation se présente-t-elle sous un jour aussi favorable
pour les bestiaux ? laissons de côté les animaux de basse-cour
: la statistique en enregistre un grand nombre ; mais comme sur cette
matière le contrôle est difficile, le mieux est de garder
une prudente réserve. Si cependant on les tient pour fidèles,
la Stidia est un des villages algériens où l’élevage
de la volaille, des oies, des canards, des dindons, des pintades, des
lapins est le plus pratiqué : et sans doute, doit-on selon toute
justice, voir dans l’état prospère d’une industrie
assez modeste la conséquence lointaine de l’heureuse initiative
prise par l’administration.
Quant aux autres animaux, les Stidiens posséderaient 236 chevaux,
juments, poulains ou pouliches, 61 mulets de tous âges, 5 ânes,
4 taureaux, 92 bœufs de travail, 77 vaches, quelques veaux, 400
porcs, autant de brebis, moutons ou agneaux, enfin 230 chèvres.
Sur ces chiffres si précis, nous avons demandé l’opinion
d’un colon qui habite le village depuis sa fondation et en connaît
toutes les richesses ; il estime que quelques-uns sont fort exagérés,
en particulier ceux qui se rapportent aux chevaux et aux mulets ; au
lieu de 60 juments, me dit-il, il n’y en a pas une dizaine. Il
est vrai que dans ces totaux, et il faut toujours le répéter,
sont compris les animaux de ferme de Fornoka, les 77 vaches, portées
sur le tableau statistique, existent réellement à la Stidia
; d’ailleurs, il suffit le soir, à la tombée de
la nuit, des rester près de l’abreuvoir pour voir arriver
par deux ou trois ces animaux qui font tinter leurs clochettes comme
dans les villages des Alpes ou des Vosges ; on se croirait en Allemagne
ou en Suisse. Rien d’exagéré non plus pour le troupeau
de moutons ou de chèvres.
« Le nombre de ces animaux, lui avons-nous demandé, a-t-il
augmenté ou diminué dans ces derniers temps ? Ah ! Monsieur,
nous répond-il d’une vie gutturale où l’on
reconnaît l’accent allemand, autrefois nous en avions beaucoup
plus- Et pourquoi ? - Voilà : il y avait plus de pâturages
; les terres ne recevaient pas de labours tous les ans et dans les jachères
les troupeaux trouvaient à brouter. Et puis, Monsieur, les communaux
étaient meilleurs qu’aujourd’hui. » Et en l’entendant
me parler ainsi, je me rappelai que le matin j’étais monté
sur le plateau, que j’y avais remarqué ces grandes plaques
rouges où le sable nu laissait pointer la roche calcaire. Et
puis ce qui m’avait frappé aussi en reportant la vue sur
la vallée où se pressaient les cultures, c’était
une succession ininterrompue de champs de blé verdoyants et de
grands carrés presque nus où se dessinaient pourtant à
des lignes noirâtres les rangées de ceps de vignes : nulle
part de pâturages dans cette plaine, pas de fourrages artificiels.
Comment les troupeaux s’accroîtraient-ils ? Comment l’agriculture
elle-même, faute d’engrais de ferme, espérerait-elle
augmenter ses rendements, à moins qu’elle ne se décide
à user des engrais chimiques et des amendements ? Qui trouver
pour l’Algérie une plante fourragère, capable de
résister sans irrigation aux ardeurs du soleil africain et de
donner pendant les mois de printemps ou aux premières pluies
d’automne plusieurs coupes abondantes aura rendu à la colonie
le plus signalé des services. Bien du bruit a été
fait à une certaine époque autour du saka ; on n’en
parle plus, l’essai n’a probablement pas réussi.
Mais n’y aurait-il pas dans la flore algérienne, tunisienne
ou marocaine des plantes déjà acclimatées qui,
par une sélection judicieuse, fournirait ce fourrage tant désiré
?
Et si l’on désespère de l’obtenir par les
plantes herbacées, puisque les conditions climatériques
ne s’y prêtent pas, pourquoi ne pas le demander aux plantes
grasses si nombreuses sur le littoral, où le climat humide favorise
leur croissance et qui poussent dans les terrains même les plus
maigres ! A la Stidia, ne viendraient-elles pas sur les pentes du talus,
le long de ces éboulis caillouteux et marneux d’où
sort la source ? Pourquoi ne pas demander cette nourriture des animaux
aux arbres, aux caroubiers, aux mûriers qui se couvrent d’une
superbe frondaison et de fruits bien nourris ? Tout le monde sent de
nos jours que l’agriculture algérienne doit de plus en
plus s’adapter au sol et au climat au fur et à mesure qu’elle
en connaît mieux les possibilités culturales et économiques.