VI
LES GNOMES DE ROSSBACH

Des gnomes bons et secourables habitaient au bon vieux temps la vallée de la Wied. Pendant la journée ils s'affairaient mystérieusement dans les vieilles galeries des mines abandonnées près du Häubchen et vivaient heureux à l'intérieur de la montagne, dans les abîmes, les couloirs et les grottes, parmi les pierres brillantes, en compagnie de toutes sortes de bêtes nocturnes : de chauve-souris et de hiboux, de lézards aux couleurs de feu et de serpents. Mais quand venait la nuit et que les hommes dormaient, ils parcouraient les fermes et les champs et cherchaient à terminer le travail abandonné de la journée. Ils s'entendaient à tous les métiers et l'ouvrage était accompli par eux à la perfection, comme personne parmi les hommes n'aurait pu le faire.

Un soir un paysan de Rossbach venait de rentrer une voiture de blé. C'était là un beau travail pour les gnomes. Ils eurent fort à faire toute la nuit pour battre, vanner, ensacher toute la voiturée. Finalement à grand effort, ils transportèrent au grenier les sacs pleins. Mais le bruit de leurs pas, le grincement de l'escalier et le halètement des porteurs dérangèrent la fermière dans son sommeil. Elle se leva, fort en colère, pour exiger des gnomes un peu plus de calme. En ouvrant la porte de sa chambre elle aperçut l'un d'eux qui portait, plié sous la charge et gémissant sous l'effort, un unique épi de blé. La femme ne retient plus sa mauvaise humeur et s'esclaffa :

" Mais regardez-moi cet avorton qui gémit et souffle comme un damné. Est-ce l'épi que tu portes qui te donne tant de mal, espère de fainéant ? " Surpris, le gnome laissa tomber son épi et ô stupeur, la femme vit que c'était un sac si grand et si lourd que le paysan le plus fort n'aurait pas pu le porter.

Le petit homme s'en alla prestement retrouver ses compagnons et leur dit ce qui était arrivé.

Et les Gnomes profondément blessés de voir leur dévouement si mal récompensé se réunirent sur la place du village et décidèrent de ne plus intervenir dans les affaires humaines.

Ils se retirèrent dans leurs grottes où ils vivent désormais heureux, cachés à la vue des curieux, et laissant les hommes ingrats à leurs multiples travaux.