Les habitants de Boppard étaient bien malheureux : leur ville était assiégée depuis des semaines par les soldats de l'Electeur de Trèves et, pour comble de malheur, la Kermesse qui avait lieu chaque année le lundi après la Fête-Dieu, ne pouvait pas être célébrée.
L'endroit réservé aux réjouissances, le pré de la Font aux Orgues, était en effet situé hors des murs. De plus, il était convenu que si les habitants de Boppard devaient renoncer une seule fois à y tenir leur fête traditionnelle cette prairie reviendrait en propriété au couvent de Marienburg.
Le mécontentement était grand à Boppard, le peuple grondait sourdement et selon certaines rumeurs, beaucoup de bourgeois de Boppard préféraient capituler plutôt que d'être frustrés de leur fête et du pré par-dessus le marché.
C'est pourquoi un beau matin, quelques jeunes têtes brûlées, le bouquet de fleurs au chapeau, allèrent au-devant de l'ennemi et demandèrent à parler au commandant de l'armée tréviroise.
Ils lui expliquèrent avec l'éloquence du désespoir quels ennuis cette guerre malencontreuse allait causer aux gens de Boppard. Qu'on leur accorde un jour d'armistice pour leur fête ! En bons Rhénans, connaissant les lois élémentaires de l'hospitalité, ils n'oubliaient pas d'inviter à leur kermesse toute l'armée des assaillants. Il se trouva que le commandant du Camp, natif de Linz sur le Rhin était d'autant plus accessible à la demande des assiégés qu'il en avait lui-même par dessus la tête de ce siège qui n'en finissait pas et de tous ses mercenaires qui ne valaient pas la corde pour les pendre.
L'armistice fut donc accordé de bon cœur.
Et le lundi de la Fête Dieu aucun boulet de pierre ne vint heurter les murs de la ville, aucun bélier ne fut poussé contre ses portes. Mais les battants du " portail de Marienburg " s'ouvrirent comme chaque année et musique en tête, les joyeux Rhénans se rendirent au pré de la Font aux Orgues.
Le groupe était petit au début : on se méfiait. Mais quand le couvent de Marienburg ouvrit ses caves et que, selon l'usage, les moines servirent le boire et le manger à tous, et que le gros Commandant de Linz lui-même fit le premier tout de danse au son des fifres et des estives, les plus prudents n'y tinrent plus et se joignirent à la fête.
Et bien que cette année là, la kermesse de la Font aux Orgues fut moins bien préparée qu'à l'ordinaire, elle eut un succès jamais connu. Toute la ville avait quitté les ruelles sombres et les tristes logis : assiégeant et assiégés en liesse se mêlèrent joyeusement au gai soleil printanier et le vin coulait à flots.
Au crépuscule cependant, fifres et tambours, en bon ordre reformèrent le cortège et regagnèrent la ville. Tous les fêtards suivirent tant bien que mal et la nuit venue, la porte de Marienburg se referma lourdement sur la ville assiégée.
Seule l'armée tréviroise resta sur le pré et vida les dernières bouteilles pendant que le vent du soir faisant claquer les bannières de fête. A ce moment là main soldat aurait voulu être dans la ville et mainte fillette de Boppard aurait voulu être hors les murs.
Le lendemain matin la guerre continua. Les boulets recommencèrent à voler et les flèches à siffler dangereusement. Les citoyens de Boppard guettèrent et veillèrent au haut des murs jusqu'à ce que douze jours plus tard, la ville se rendit.
Mais la défaite ne tourna pas au désastre. Et si les vainqueurs ne se montrèrent pas durs pour les habitants ce fut, dit-on, grâce aux bonnes amitiés qui étaient nées au cours de la mémorable kermesse à la Font aux Orgues.