V
LA VIERGE DU LURLEI

Sur le rocher du Lurlei on pouvait apercevoir jadis, vers le crépuscule ou par les soirs de clair de lune, une belle jeune fille qui chantait d'une voix si douce que ceux qui l'écoutaient ne pouvaient résister à son charme. Beaucoup de bateliers qui passèrent près du rocher périrent sur les écueils ou dans les tourbillons parce que, fascinés par la mélodie, ils ne songeaient plus à diriger leur embarcation.

Personne n'avait encore pu voir la Vierge de près, sauf quelques jeunes pêcheurs dont elle recherchait parfois la compagnie aux dernières lueurs du couchant pour leur montrer les endroits du fleuve où ils devaient jeter leurs filets. Et chaque fois qu'ils avaient suivi son conseil, ils faisaient bonne prise. Ces jeunes gens racontaient alors, partout où ils allaient, combien cette inconnue était belle et gracieuse et l'histoire se répandait dans tout le pays environnant.

Le fils du comte palatin lequel, à cette époque, avait établi sa cour dans la région, apprit la nouvelle et son cœur s'enflamma pour la jeune fille. Sous prétexte de se rendre à la chasse, il prit le chemin de Wesel, héla une barque et ordonna aux rameurs de descendre le cours du fleuve.

Le soleil venait de disparaître et les premières étoiles commençaient à scintiller dans le ciel lorsque l'embarcation s'approcha du rocher de Lurlei.

" Voyez là-haut, la magicienne ! " s'écrièrent tout à coup les bateliers.
Mais le jeune homme l'avait déjà aperçue, assise sur la pente rocheuse non loin du fleuve, toute blanche dans les derniers rayons de lumière, tressant une couronne pour ses cheveux blonds. Et quand les échos de la voix enchanteresse lui parvinrent, il ne fut plus maître de lui. Il obligea les rameurs à accoster au rocher. Impatient, il voulu sauter à terre alors que la barque était encore à quelques coudées du bord. Il trébucha, tomba et disparut dans le fleuve dont les vagues mugissantes se refermèrent sur lui.

La nouvelle du malheur parvint rapidement au comte. La douleur et la colère torturèrent son cœur de père à tel point qu'il donna immédiatement l'ordre que la coupable lui soit amenée vive ou morte. L'un de ses capitaines s'offrit pour exécuter l'ordre, mais demanda qu'il eût le droit de précipiter la sorcière dans le Rhin sans autre forme de procès, de peur dit-il qu'elle ne se libère de ses chaînes et ne sorte de prison grâce à ses maléfices. Le comte accepta et le capitaine se mit en route. Partant du Rhin, il fit cerner le rocher par ses gens. Lui-même, accompagné de trois hommes courageux, gravit la montagne.

La belle, tenant un collier d'ambre à la main était assise sur le haut du rocher face au Rhin. Elle vit venir les hommes et leur demanda
" Qui venez-vous chercher ici ? "
" Toi-même, magicienne, répondit le capitaine. Tu verra quel saut tu vas faire dans le fleuve ".

" Eh bien ! cria la jeune fille, s'il en est ainsi, que le Rhin vienne me chercher ".
Puis jetant le collier dans le fleuve, elle chanta :

" Hâtez-vous, mon père ! Hâtez-vous ! Envoyez à votre enfant les chevaux blancs Que m'emportent l'onde et le vent ! "
Et une furieuse tempête s'éleva. Les eaux du Rhin grondèrent et couvrirent les berges de blanche écume et, venues des profondeurs, deux hautes lames pareilles à des chevaux blancs aux longues crinières se dressèrent, rapides comme l'éclair, jusque sur le rocher et entraînèrent la jeune fille dans le fleuve où elle disparut.

Le capitaine et les hommes reconnurent alors qu'ils avaient eu affaire à une ondine envers laquelle toutes les forces humaines sont vaines.

Porteurs de cette nouvelle, ils rentrèrent au château du comte palatin et à leur grand étonnement ils y trouvèrent sain et sauf le fils disparu : au moment où l'ondine disparaissait à jamais, une vague avait déposé le jeune homme sur la rive.

Depuis ce jour-là, la Vierge du Lurlei ne s'est plus montrée aux hommes mais elle est encore là, habitant la montagne et c'est elle qui s'amuse à imiter comme un écho moqueur les paroles de tous ceux qui naviguent sur le fleuve.