II
LES BRAISES D'OR

Catherine la vieille servante, habitait une mansarde de la maison Minola à Bacharach. Une nuit, par un beau clair de lune, elle se réveilla, croyant, à cause de la clarté, que c'était le matin.

Elle s'habilla vite et descendit à la cuisine pour allumer le feu et préparer la soupe pour ses maîtres.

Maniant le briquet et l'étoupe, elle essaya d'allumer, mais ne réussit pas à produire la moindre étincelle.

Alors elle guetta par la petite lucarne de la cuisine les lumières des autres maisons afin d'aller chercher du feu chez une voisine. Mais aucune des fenêtres n'était encore éclairée.

Comme elle regardait, elle aperçut sous le porche de l'hôtel de ville un petit tas de braises qui jetait leur douce lueur sur un homme noir, accompagné d'un énorme chien dont les yeux brillaient d'un éclat de feu.

Catherine pensa que c'était là un rétameur nomade comme il en passe beaucoup sur la route du Rhin ; elle sortit donc sans crainte, salua l'inconnu et demanda quelques braises. L'homme noir ne dit rien mais acquiesça d'un bref signe de tête. Sans s'occuper davantage de lui, Catherine prit quelques braises sur sa pelle et rentra au logis.

Elle plaça ses braises dans l'âtre avec des brindilles et deux bûches, mais elle eut beau souffler, le feu ne prenait pas. Que faire ?

Il lui fallut, bon gré mal gré, sortir une seconde fois et affronter le rétameur taciturne et son chien.

Cette fois-ci l'homme noir la toisa d'un regard terrible. Le chien fit mine de se précipiter sur elle. D'une voix de tonnerre l'inconnu s'écria : " Sers-toi une dernière fois, vieille chipie, mais n'y reviens pas ou je te tords le cou ".

A ces injures, Catherine indignée répondit : "Gardez les vos braises et mettez-les en conserve, sale individu ! Va-nu-pieds ! Voleur ! " et s'éclipsa prestement. Bien lui en prit. Elle eut juste le temps de fermer la porte au nez de l'homme et du chien qui s'étaient élancés tous deux à sa poursuite. Une heure sonna au clocher St Pierre.

A ce moment même un vacarme terrible remplit la place de l'hôtel de ville. Catherine jeta un regard furtif par la fenêtre de la cuisine : il ne restait plus trace ni de l'homme ni du chien ni du feu de braises. A moitié morte d'effroi, la servante comprit alors qu'elle avait eu affaire au diable et au chien de l'enfer. Elle remonta vite dans sa mansarde, se cacha sous ses couvertures et tomba dans un sommeil profond.

Lorsque son maître la réveilla le lendemain, elle alla à la cuisine, se demandant si elle n'avait pas fait un mauvais rêve. Elle battit le briquet et l'étincelle jaillit aussitôt, mais quand elle voulut enlever de l'âtre les braises refroidies elle vit qu'elles s'étaient transformées en belles pièces d'or. Catherine ne garda pas cet or. Elle l'employa à de bonnes œuvres pour en oublier l'origine infernale.