IV
LE DOCTEUR DE BERNKASTEL

Un jour, l'archevêque Bohemond de Trêves tomba si gravement malade que les médecins désespéraient de le guérir en dépit de tous les médicaments et de toutes les cures qu'ils avaient ordonnés. Mais Bohemond, qui aurait aimé vivre quelques années encore, fit publier dans tout l'archevêché que celui qui lui apporterait un remède contre la fièvre magique aurait une belle récompense.

Et l'on voyait tous les jours des apothicaires avec des boîtes de poudres et des pilules et des vieilles femmes portant des herbes guérissantes prendre le chemin de Trêves.

La belle saison était déjà fort avancée et les savants docteurs pensaient qu'en automne son Eminence serait portée en tombe.

Mais un jour, voilà qu'un vieux chevalier du Hunsrück se présenta au palais. Il portait un tonnelet sur ses épaules. Le malade prit peur lorsqu'il le vit, car il avait appris à se méfier des médicaments qui avaient goût si amer et ne servaient à rien.

Le vieux grimaçant un sourire malin, posa le tonnelet sur la table et dit que son contenu ferait certainement du bien à son Excellence. Lui-même avait été guéri bien souvent, par ce remède, de toutes sortes de troubles et de maladies.

Il retira la bonde et Bohemond, voyant le liquide doré jaillir du tonneau et les bulles claires monter comme des perles dans la coupe, fut agréablement surpris. Il huma longuement le parfum délicieux et but le liquide avec plaisir pendant que le vieux se caressait la barbe et exprimait le souhait que tous les médecins et tous les médicaments fussent envoyés au diable.

Lorsque le malade eut goûté régulièrement de l'excellente boisson pendant quelques jours, la fièvre diminua et bientôt il put se lever et fut guéri.

Lorsqu'on demanda au chevalier quelle récompense il choisirait, il répondit en riant : " que l'Archevêque confère à ce vin qui a poussé sur les montagnes de Bernkastel et que j'ai conservé de longues années dans ma cave, le titre de Docteur, puisque sa science dépasse celle des savants médecins.

Et Bohemond qui goûtait la plaisanterie, fit établir à l'adresse du vin guérisseur, un document en bonne et due forme, muni de tous les cachets d'usage et le remit solennellement à son propriétaire.

Depuis ce jour-là, le " Docteur " de Bernkastel a guéri plus d'un malheureux de toutes sortes de maux.