Sous le règne de l'Archevêque Henri, en l'an de grâce 987, tout le pays trévirois se trouva en grande détresse. Jour après jour des hordes ennemies faisaient irruption dans la région et inquiétaient chevaliers et vilains.
On craignait par dessus tout les Huns dont on connaissait la sauvagerie. Les paysans gémissaient encore au souvenir des dévastations commises le siècle précédent. Mais les habitants de Trêves vivaient tranquilles et insouciants à
l'abri des murs et n'étaient aucunement préoccupés des dangers de l'invasion imminente.
Un seul homme dans la bonne ville d'Augusta Trevirorum (Trêves) se faisait du souci. C'était un citoyen de condition modeste, mais on le disait doué de pouvoir prophétique et fort savant dans l'art d'interpréter les songes.
Une nuit, il eut un rêve étrange. Il vit une bête énorme, comme jamais on en avait connue auparavant sur la terre, franchir le Marcusberg* et s'avancer dans la Moselle, de sorte que les eaux débordaient sur les rives et inondaient la ville.
Le matin, il se présenta à l'archevêque, lui expliqua le rêve et lui demanda d'envoyer des hommes armés de l'autre côté du Marcusberg pour sauver la ville. L'Archevêque Henri le rassura en souriant : rien ne menaçait Trêves. Pourquoi s'alarmer inutilement ?
Qu'il rendre tranquille chez lui ; on veillerait ! et la valetaille poursuivit le prophète éconduit en se moquant de lui et en l'accablant d'injures.
Mais, sur la grande place du marché, l'homme se retourna et s'écria d'une voix plaintive : " Malheur à toi, peuple de Trêves, pour avoir répondu par des moqueries à mon avertissement ! Malheur à toi, vieille ville ! tu périras misérablement si tu ne fais pas ce
que le Seigneur te commande par ma voix. Des miracles se produiront mais tu reconnaîtras tes torts lorsqu'il sera trop tard ".
Puis il poursuivit son chemin. Il arriva sur la place du marché où la grande foule s'était assemblée. Alors les catastrophes prédites se réalisèrent. On vit tout à coup des nuages noirs monter de l'horizon. Le ciel s'assombrit à tel point que beaucoup de ceux
qui s'étaient moqués du sage eurent maintenant grande frayeur et se signèrent maintes fois. Puis les nuages laissèrent tomber sur la terre non pas de la grêle ou de la pluie -mais d'innombrables petites croix qui recouvraient très vite le sol et les vêtements des gens.
Ces petites croix étaient faites d'une matière inconnue et disparaissaient rapidement sans laisser de traces.
Tout le peuple Trévirois cria au miracle. La foule se porta devant le palais de l'Archevêque et demanda qu'on fit selon les vœux du prophète. Chevaliers et bourgeois s'armèrent et le même soir toute une armée franchit le Marcusberg. L'homme avait dit vrai : une armée
de Huns se préparait à l'attaque mais l'action rapide des gens d'armes de Trêves les dispersa à tous vents.
Pour commémorer ces faits extraordinaires, l'Archevêque fit ériger au milieu de la place du marché une colonne surmontée d'une petite croix.
(Montagne de Marcus ou Marxberg -désignation altérée de Marsberg (Montagne de Mars)).