I
LE PONT DE LA MOSELLE A COBLENCE

Lorsque Bauduin, le célèbre archevêque de Trèves ordonna la construction d'un pont de pierre sur la Moselle à Coblence, ses architectes se mirent courageusement à l'œuvre malgré les difficultés de la tâche. Les travaux semblaient devoir aboutir, mais la dernière arche vers la rive gauche était régulièrement emportée par les hautes eaux. Et, comme si la nymphe de la rivière s'était brusquement fâchée, cette dernière arche s'effondrait toujours, si bien que les constructeurs les plus experts désespéraient de la réussite.

Un soir, Bauduin, à qui l'on venait apporter ces mauvaises nouvelles, contemplait du haut de son château de Coblence -l'actuelle " Alte Burg " - la masse grondante des eaux déchaînées, lorsqu'il sentit une main se poser tout doucement sur son épaule. Il se retourna et vit Satan dans ses plus beaux atours lui sourire d'un air protecteur. Le Prince de l'Eglise allait lever la main droite et prononcer les exorcismes traditionnels lorsque le diable l'interrompit du geste :

" Laissez cela, Monseigneur, je suis venu vous faire une petite visite amicale et ne mérite vraiment pas d'être repoussé de la sorte. J'ai entendu parler de vos ennuis de constructeur et, je vous l'avoue, j'en suis fort chagriné car je vous porte de l'intérêt. Eh ! Oui ! Pourquoi le diable ne s'intéresserait -il pas au sort d'un homme de bien comme vous ? N'est-ce pas injuste de lui réserver toujours le commerce des fripouilles auxquelles St Pierre refuse l'accès du portail céleste ? Bref, je m'offre pour terminer ce pont. Et je vous garantis un travail solide et soigné. De plus, tenez-vous bien, je ne vous demanderai pas le moindre salaire. Même la malheureuse petite âme que j'exige d'habitude en échange de ces menus services, je vous la laisse. Je ne demanderai rien, rien du tout. Il me suffira de savoir que j'ai pu être utile à un si brave homme ! Continuez à suivre le droit chemin et je ne pourrai jamais vous approcher de très près ".

Certes, la perspective était réjouissante et plus d'un aurait accepté la proposition, mais Bauduin dans une sainte colère, refusa l'offre du malin : " Loin de moi, Tentateur, s'écria-t-il, je n'aurai jamais rien de commun avec toi ! ".

Aussitôt, l'Ennemi disparut. L'évêque, bouleversé, mit longtemps à retrouver son calme, mais il remercia Dieu de l'avoir préservé de la tentation.

La nuit il eut un rêve étrange : il voyait le pont terminé. C'était un monument splendide, orné de puissantes tours et de larges balustrades. Des encorbellements permettaient d'admirer à l'aise les beautés du paysage. De nombreux ornements gothiques rehaussaient les nobles lignes de la construction et allégeaient les formes massives des piliers. Par dessus le tout la bannière archi-épiscopale claquait fièrement au vent.

Cependant Bauduin remarquait que la construction différait légèrement du projet réel. Au lieu de garder la ligne droite, les piliers vers la rive gauche étaient placés un peu en retrait, de sorte que le pont présentait la forme incurvée. Mais, telle qu'elle s'offrait à ses yeux, la construction avait l'air solide et les eaux de la rivière passaient sagement et sans encombre sous les arches.

Dès son réveil, l'archevêque fit appeler les maîtres d'œuvre : les piliers furent érigés aux endroits qu'il leur désignait à nouveau et, à l'étonnement de tous le pont tenait et résista à toutes les attaques du fleuve.

Aujourd'hui encore il est là pour témoigner de la hardiesse et de la science des constructeurs. Au cours des siècles, les crues les plus fortes et les terribles débâcles des glaces que craignent tant les populations riveraines, n'ont jamais pu le détruire.