III
LES POIS DE STEINHARDT

A l'époque où les Seigneurs de Sponheim étaient les maîtres de ce pays, un riche paysan vivait à Steinhardt. Son cœur ne connaissait pas la pitié et les pauvres venaient toujours en vain frapper à sa porte. Par un beau matin de printemps il s'en alla semer des pois dans un de ses champs. Son ouvrage était presque terminé lorsqu'un vieillard, chancelant de faiblesse, vint à passer. Le pauvre homme voyait que le paysan avait dans son sac bien plus de pois encore qu'il n'en fallait pour terminer l'ensemencement. Il le pria donc de lui donner une petite part du superflu pour faire une bonne soupe à ses petits-enfants. Le paysan refusa d'un air méprisant et le traita de vieux fainéant et de propre à rien. Le vieux insista et implora : "Mes sept petits enfants, orphelins de père et de mère attendent mon retour. Depuis deux jours ils n'ont rien mangé ; ils vont mourir de faim. Donne-moi quelque chose pour eux, je t'en prie ". Alors le paysan furieux porta son fouet sur le vieillard sans défense, proféra d'ignobles jurons et fit le serment affreux : " Plutôt que de donner une seule poignée de ces pois je préférerais les vois changés en cailloux. Au nom du Diable, va-t-en ".

Le pauvre homme partit en pleurant et l'autre continua de semer. Mais voici que son sac commence à peser sur ses épaules d'une façon bien étrange. A mesure que l'homme avance, le sac s'alourdit encore, puis le tire à terre. Glacé d'horreur, il voit que les pois se sont transformés en pierres. Et devant ses yeux, tous ceux qu'il venait de semer enflèrent comme par enchantement et devinrent durs comme des silex.

Bientôt un immense champ de curieuses pierres rondes s'étendit autour de lui. Il trembla d'effroi et reconnut sa faute. Les remords le saisirent. Il se mit à la recherche du vieillard, mais ne put le trouver. Il rentra chancelant ; c'en était fait de son repos.

Il se rendit finalement au couvent de Disenbodenberg où il s'employa aux travaux les plus durs comme frère convers et fit pénitence jusqu'à sa mort.

Mais dans les champs de la région on trouve toujours ces pierres rondes que les gens appellent les " Pois de Steinhardt ".