L'intérieur du grand rocher qui surplombe la Nahe et qu'on appelle le Rotenfels est habité depuis des temps immémoriaux par un génie de la montagne. Dans les claires nuits d'automne il manifeste volontiers sa présence aux voyageurs attardés, mais il disparaît chaque matin à l'aube. Le génie est sans malice mais il se fâche quand on se moque de lui. Parfois il hante l'Ebernburg dont le murs se dressent en face du rocher ; on entend alors la tempête hurler et pleurer autour des ruines ; le génie du Rotenfels pleure la mort de son ami très cher, le chevalier François de Sickingen.
Un jour, le jeune François, après avoir escaladé un mur rocheux très abrupt, s'endormit tout près du bord du terrible abîme. La soirée était déjà bien avancée. Le génie aperçut heureusement le dormeur et le porta dans sa demeure de cristal pendant que le chevalier de Sinckingen et ses serfs parcouraient la montagne à la recherche de l'enfant.
Lorsque François se réveilla, il se vit sous des voûtes merveilleuses de cristal de roche, dans une immense salle au luxe raffiné et étrange. Et le génie s'approcha de lui, bienveillant.
Mais le garçon se leva, brusque et volontaire : " Je veux savoir où je suis et comment je suis arrivé ici ! "
Le génie lui raconta tout et l'enfant, nullement intimidé, remercia son sauveur de bon cœur mais demanda aussitôt à être reconduit à l'Ebernburg.
Une telle conduite plut au génie. Il montra à son hôte toutes les galeries de son palais souterrain, étala devant lui ses trésors et l'invita à emporter ce qui lui plaisait. Mais l'enfant ne voulut rien prendre, il demanda pour toute faveur la permission de revenir. Alors le génie lui remit une chaînette d'or avec un pendentif de diamant et dit : " Quand tu voudras venir me voir au crépuscule, tu prendras la pierre en main et je te guiderai jusqu'ici ".
François mit la chaînette à son cou et la cacha soigneusement sous ses vêtements. Puis le génie le guida d'un pas sûr à travers un labyrinthe de rochers jusque sous les murs de l'Ebernburg.
L'enfant fut mal reçu au château, et pour cause : on l'avait cru mort au fond de l'abîme. Mais il ne souffla mot de son aventure.
A partir de ce moment, François vécut souvent en compagnie du génie. Et lorsqu'il fut devenu chevalier, les trésors de la montagne furent à sa disposition pour toutes ses entreprises et toutes ses campagnes.
Une seule fois le génie lui prédit le malheur et lui déconseilla de poursuivre ses desseins : c'était au moment où Sickingen se mit en campagne contre les Trévirois. Il passa outre et le génie se détourna de lui. François fut vaincu et périt au combat dans son château de Landstuhl.
Mais le génie de la montagne le pleura et en signe de deuil il s'enferma un an durant au fond de son palais de roche. Plus tard il sortit de nouveau de sa demeure et se fit voir de temps à autre dans les brumes qui enveloppent le Rotenfels. Et aux premières heures du jour, l'herbe au bord de la Nahe brille des larmes qu'il verse la nuit au souvenir de son ami Sickingen, le dernier des Chevaliers.