VI
LE REMPLACANT

Dans une ferme appartenant à l'abbaye de Maria Laach on s'apprêtait à faire les vendanges. Chaque nuit les moines envoyaient deux valets garder le vignoble car ils craignaient les maraudeurs.

Au troisième soir de garde, l'un des deux valets, accablé de fatigue, ne pouvait se décider à rejoindre son compagnon dans la cabane des guetteurs exposée à tous les vents. Assis sur le rocher, il contemplait tristement les chaudes lumières du couvent qui brillaient dans la brume " Je ne serais diantre pas fâché, grommela-t-il, si je pouvais ce soir céder mon tour de garde à quelqu'un d'autre. "

Alors les feuilles mortes s'agitèrent et il entendit près de lui quelqu'un qui s'approchait. Il tourna la tête, " écarquilla ses yeux bouffis de sommeil, mais ne vit rien. Il croyait avoir rêvé quand une voie murmura à son oreille. " Si tu me donnes un bon salaire, je veux bien veiller à ta place ".

Le valet se mit à trembler, mais la voix continuait posément à se faire entendre, comme celle d'un homme ordinaire. Il reprit ses esprits, promit un grand panier de raisins comme récompense et donna la consigne : tordre le cou à tous ceux qui pénétreraient dans la vigne avant l'aube.

Le kobold -car c'en était un - se montra fort satisfait. Mais il exigea immédiatement son salaire et l'homme dût lui couper sur le champ un panier de raisins bien mûrs. Lorsque le panier fut plein jusqu'au bord, il disparut mystérieusement, comme enlevé par des mains invisibles.

Effrayé de toutes ces choses extraordinaires, mais heureux d'en avoir fini avec veilles épuisantes, l'homme avertit son camarade de son départ et lui dit qu'il s'était fait remplacer. Puis il descendit par le sentier qui conduit à travers les hauts murs du vignoble à la ferme du couvent.

Mais le père sommelier, qui était sorti pour prendre l'air, avait justement choisi ce chemin pour se promener et, au tournant, ils se trouvèrent nez à nez. Le bon frère indigné de voir un des guetteurs abandonner son précieux raisin, le réprimanda vertement et lui ordonna de retourner à son poste. L'homme, à moitié endormi, répliqua d'un air buté qu'il allait se reposer et qu'un autre avait pris sa place. " Ce sont là contes et balivernes. Tu vas dare-dare retourner au raisin " et, prenant sur un tas de bois un gourdin bien noueux, le frère chassa le pauvre valet devant lui non sans lui administrer quelques bons coups sur les épaules.

Et de nouveau, le malheureux revint au grand portail de bois qui donne accès au vignoble. Résigné à passer encore une nuit blanche, il poussa le lourd battant et pénétra dans la vigne.

Aussitôt un grondement sourd se fit entendre comme si une grosse pierre venait à rouler du haut du coteau vers lui. Et avant même qu'il eût le temps de penser à son mystérieux remplaçant, il fut saisi par le kobold qui lui tordit le cou.

Le lendemain, quand le deuxième guetteur descendit à son tour dans la froide grisaille de l'aube, il vit sur le chemin une forme noire tordue comme un cep de vigne.

Le kobold avait tenu parole.