III
LA REINE DES CRAPAUDS

Dans une petite maison isolée sur le plateau de l'Eifel vivait une pauvre paysanne dont le mari avait péri noyé dans le marais. Pour tout bien elle ne possédait qu'une vache et devait travailler dur pour gagner son pain et nourrir son enfant. En été, lorsqu'elle partait à l'aube pour faner, elle avait soin de poser une écuelle de lait et un morceau de pain noir sur l'escabeau. C'était la ration journalière de l'enfant trop petit encore pour l'accompagner au loin. Le soir en rentrant elle trouvait son fils endormi, l'écuelle vide et le pain mangé. Elle était contente de savoir que, dans sa solitude, l'enfant se portait bien et mangeait de bon appétit.

Un jour, la pluie l'obligea à rester à la maison. Le petit lui réclama son écuelle. Et, comme d'habitude, elle la posa sur l'escabeau. Aussitôt on entendit frapper tout doucement à la porte. L'enfant courut ouvrir et chantonna :

"Crapaud, crapaud, compagnon
Mange ma soupe et mon quignon
Quitte ton marécage et viens
Tu n'auras plus soif, tu n'auras plus faim "

A ces mots, un vieux crapaud franchit le seuil en se dandinant. Il était laid et difforme, d'une teinte jaune-sale, mais sur sa tête il portait une petite couronne d'or et son regard était plein de gentillesse.

Intriguée, la femme se retira cependant et laissa faire l'enfant. Le petit garçon semblait bien connaître l'hôte étrange. Il saisit la bête et la plaça à côté de lui sur l'escabeau contre le bord de l'écuelle. Avec sa cuillère de bois, il se mit alors à manger le lait dans lequel il avait fait tremper son pain. Chaque fois qu'il prenait une cuillerée le crapaud happait un morceau à la grande joie du petit qui chanta encore :

"Crapaud, crapaud, compagnon
Mange ma soupe et mon quignon
Quitte ton marécage et viens
Tu n'auras plus soif, tu n'auras plus faim "

La mère se tint à l'écart et ne dit mot quand l'écuelle fut vide et que le crapaud eut quitté la pièce. Elle ne manqua jamais, désormais, de remplir l'écuelle jusqu'au bord chaque fois qu'elle s'absentait. L'enfant se portait à merveille, toujours gai et content comme si, pendant la journée, il jouait avec des fleurs, des étoiles et d'autres enfants et non pas avec une cuillère de bois et un vilain crapaud du marais.

Cette vie continua pendant quelques années jusqu'au jour où le garçon fut assez grand pour accompagner sa mère aux champs. Au dernier matin, le crapaud vint comme d'habitude et mangea sa part. Mais quand il fut rassasié, il fit tomber délicatement sa petite couronne dans les mains de l'enfant. Et au moment de passer le seuil, il se retourna et chanta :

"Aux portes closes, couronne d'or
Bannit le charme et lève le trésor
Cherche bien quand sonne mi-nuit,
Qu'aux branches du frêne la lune luit "

L'enfant prit la couronne et admira ses fines ciselures. Il alla la montrer à sa mère qui retournait déjà le foin sur la pente. Il lui dit aussi les paroles mystérieuses de la bête. La mère sut alors que l'étrange visiteur n'était autre que la reine des crapauds, la vieille Uhha, qui règne sur le monde ténébreux des crapauds et des serpents et possède d'immenses trésors. La couronne brillait au soleil d'un éclat plus vif et plus délicat que les reflets mordorés descétoines qui parfois bourdonnent à travers les hautes herbes. Et la femme dit " Si le crapaud ne revient pas cherche sa couronne tu la garderas et nous suivrons son conseil : nous irons vers minuit au vieux frêne qui se dresse sur le Hollerberg. C'est à une heure de marche d'ici. Mais le chemin n'est pas facile. On dit que le lieu est hanté. Ils sont nombreux, ceux qui ont laissé leur vie au Hollerberg ".

Le petit reprit la couronne. Ils continuèrent de faner parmi les herbes odorantes, sous le soleil. Puis, à la sieste de midi, la mère raconta l'histoire du vieux frêne :

" Dans les temps très anciens, il y avait là-haut une ferme grande et prospère avec une tour en grosse pierre de taille. Le propriétaire était riche comme un prince, mais sa femme et sa fille moururent de la peste et lui-même dut partir peu après pour la guerre. Alors il cacha ses richesses sous les racines d'un jeune frêne, espérant retrouver son trésor au retour. Mais la guerre dura trente ans et le paysan ne revint jamais plus. La ferme tomba en ruines, la tour même s'effrita et au cours des temps les pierres des ruines se dispersèrent de sorte qu'on ne sait plus l'endroit exact de la maison. Mais le frêne est toujours debout et l'histoire se transmet de génération en génération. Il y eut parfois des hommes courageux qui allèrent sous l'arbre et creusèrent le sol afin de lever le trésor. Mais ils ne trouvèrent rien. Au retour, ils racontèrent qu'au 12ème coup de pioche une main invisible leur avait jeté un gourdin dans les jambes et qu'ils avaient été contraints de cesser le travail.

Pendant longtemps, personne ne s'aventura plus sur le Hollerberg la nuit. Cependant, tentée par la fortune, la veuve d'un saltimbanque alla une nuit creuse la terre près du frêne. Lorsque la lune sortit des nuages elle entendit parmi les branches la douce musique des sylphes, et les sons se répandirent dans la nuit comme des fils magiques. Elle s'arrêta de creuse et s'appuya sur le manche de sa pelle pour mieux écouter. Brusquement, l'un des petits démons se précipita hors de l'arbre et leva sur elle la lame brillante d'un couteau. Elle prit la fuite, abandonnant tous ses outils, et dévala la pente du Hollerberg le plus vite qu'elle put. Mais le sylphe la suivait sans répit, et sans cesse elle entendait siffler derrière elle la menace de la lame pointue. Hors d'haleine elle atteignit le hameau, mais on vit le lendemain matin que ses cheveux étaient devenus blancs comme neige. Trois semaines plus tard on la porta en terre à côté de son mari.

Depuis ce temps-là, dit la mère, en terminant son récit, personne n'a plus été au vieux frêne du Hollerberg. Mais si le crapaud le veut, nous irons.

Les jours suivants, bien que le pain et le lait fussent déposés à leur place habituelle, le crapaud ne vint pas, et un soir la mère et l'enfant se mirent en route ; le garçon portait comme un talisman la petite couronne d'or. Le chemin les conduisit d'abord à travers une vaste forêt de hêtes, puis sur une pente où poussaient des ronces et des épines. Finalement au-dessus des broussailles on devinait contre le ciel nocturne l'abondante frondaison du frêne. Il régnait un silence de mort. Les lucioles dansaient leur ronde dans le ciel.

Brusquement l'arbre s'illumine. Une pluie d'étincelles tomba des branches. Et la musique des sylphes fit entendre ses appels tentateurs. Les intrus se tenaient sur leurs gardes. Ils attendaient l'apparition du sylphe au poignard. Mais rien ne vint. Ils s'approchèrent donc et ne soufflèrent mot. Puis l'enfant, se souvenant des paroles du crapaud, frappa avec la couronne la terre entre les racines noueuses de l'arbre. A ce moment, le sol s'ouvrit par enchantement et une voix argentine dominant le chœur des sylphes chanta :

"Vie se cache en terre profonde
Celui-là fait jaillir l'onde
Et celui-là lève brillant trésor,
S'il connaît en lui force qui dort ".

Alors ils reconnurent dans l'ouverture du sol l'éclat métallique des trésors, dispersés dans la fente du rocher comme des cailloux. Vite la femme emplit son tablier de ducats, de bagues d'or, de diamants, et l'enfant bourra ses poches. Il avait posé la petite couronne sur la racine de l'arbre. Tout à coup le vieux crapaud vint en rampant par-dessus la racine, prit sa couronne et disparut. Le chœur se tut et la terre se referma. De nouveau l'arbre se dressait noir et silencieux contre le ciel nocturne où la lune montait et où flottaient de petits nuages d'argent.

Se hâtant à travers la forêt, la mère et l'enfant retournèrent chez eux. Et lorsqu'ils contemplèrent leurs richesses à la clarté de la lampe, ils comprirent qu'ils étaient maintenant plus fortunés que tous les paysans de la montagne réunis.

Uhha ne se fit plus jamais voir et eux n'allèrent plus jamais au vieux frêne. Malgré leurs richesses ils restèrent simples et gais. Le garçon s'en alla à la ville et devint un homme fort savant. Sa mère vint habiter avec lui.

Mais chaque année, jusqu'à sa mort il n'oublia jamais d'aller passer quelques semaines dans la petite maison où, enfant, il avait joué avec la Reine des Crapauds et partagé avec elle son lait et son pain.