II
LE CONSEIL DU LUTIN

Vers la tombée de la nuit, un pêcheur s'était rendu, comme d'habitude, aux bords de la Kyll, en amont du moulin de Fliesem. A plusieurs reprises déjà il avait lancé son filet sans avoir attrapé le moindre gardon. Il en eut l'humeur fort chagrine, car ses deux enfants jumeaux, bien malades, attendaient son retour avec impatience. Ils avaient l'habitude chaque fois que leur fièvre se dissipait, de demander à leur père un poisson frit qu'ils mangeaient avec grand plaisir.

Pendant que le pauvre homme découragé restait sur la berge à suivre ses rêveries et ses pensées tristes, il aperçut, remontant le fil de l'eau, deux jeunes cygnes qui nageaient péniblement et donnaient l'impression d'être à bout de forces.

Le pêcheur ne put résister à la tentation de capturer les deux oiseaux épuisés. Mais au moment même où il s'apprêtait à lancer son filet il vit apparaître, sur la rive opposée, le lutin connaisseur des simples, celui qui dépose chaque nuit aux pieds des arbres, les petits bouquets d'herbes guérissantes pour les pauvres gens de la montagne. Vêtu d'une robe couleur d'herbe tendre et tenant à la main un bouquet d'aromates, il s'avançait dans la clarté diffuse du crépuscule. L'homme surprit son regard sévère ; il vit aussi que le lutin faisait à son adresse un geste menaçant pour l'empêcher de lancer le filet. Mais il n'y prit garde et la lourde masse s'abattit sur les oiseaux.

Quel fut cependant l'étonnement de l'homme lorsqu'il tira le butin à lui : les mailles humides renfermaient à la place des cygnes deux belles truites aux écailles luisantes.

Il courut vite chez lui pour rapporter aux enfants le produit inattendu de sa pêche. Mais un sombre pressentiment s'empara de lui lorsqu'il vit, tout près de la maison, deux cygnes s'élever à grands coups d'ailes et disparaître dans les brumes de la nuit. Les enfants mangèrent de bon appétit. Mais aux dernières bouchées ils furent terrassés par un mal étrange. Pâles et défaits ils n'eurent plus que la forte de soupirer : " Adieu père, nous nous voyons maintenant pour la dernière fois. C'est nous que tu avais vus près de toi sur la rivière. Maudit soit le mauvais génie qui t'a poussé à capturer les deux cygnes malades ".

A ces mots, ils rendirent l'âme. L'infortuné père resta inconsolable et pendant toute sa vie il ne cessa de se reprocher d'avoir méprisé le conseil bien intentionné du lutin guérisseur.