Au cœur de l'Eifel sauvage, tout près des pentes arides du Mäuseberg, s'étend un lac. Les bêtes évitent ses rives abruptes, aucun oiseau ne chante aux alentours, et le soleil même semble fuir ces parages. C'est le Maar de Weinfeld. On dit que ses eaux couvrent un beau château avec ses vergers et ses champs fertiles…
Le châtelain était un gentilhomme honnête et courtois, mais personne n'aimait la belle Comtesse, son épouse. Elle menait grande vie et négligeait son enfant unique, un mignon petit garçon dont elle était fière mais qui ne lui inspirait aucun amour.
Les chasses de la Comtesse étaient célèbres. On vantait dans tout le pays les qualités de sa meute et l'excellence de ses faucons. Mais rien n'égalait l'éclat de ses fêtes où elle conviait les Seigneurs du pays mosellan. C'étaient, sans cesse, sur la route du château des allées et des venues de foules brillantes et fières.
Les mendiants par contre, les diseurs de bonne aventure et le menu peuple des routes craignaient les yeux verts de la dame hautaine. Jamais ils ne venaient frapper à ses portes.
La nuit, les bûcherons de l'Eifel et les paysans des vallées regardaient de loin les fenêtres brillamment illuminées du château seigneurial. Ils avaient trimé au compte de la dure maîtresse : charrié les troncs de sapin, battu le blé du domaine ou labouré ses champs immenses. Leur armoire était vide. Les enfants avaient faim et pleuraient. Et les beaux écus de redevances alimentaient à chaque saison les fêtes impies là-haut où, derrière les murs épais, le vin coulait en abondance.
Et ce fut en ce temps-là que, sur le faîte de leur demeure, la chouette cria aux châtelains l'approche du malheur. Mais personne ne l'entendit.
Un jour la Comtesse était seule au château avec l'enfant dont elle avait par exception assumé la garde. Un calme d'orage pesait sur le domaine ; les pigeons avaient tous quitté mystérieusement leurs tourelles. E bétail dans les étables donnait des signes d'inquiétude ; le grand taureau rouge s'était détaché et galopait vers la campagne.
Brusquement un grondement sourd sortit de la terre qui trembla. Le château fut ébranlé jusque dans ses fondements. Puis le sol céda sous les murs. D'énormes masses d'eau jaillirent du rocher, ensevelirent l'édifice et toute la riante campagne aux alentours : les jardins, les champs de blé et les pâturages.
Un valet qui avait assisté de loin à la scène rapporta la nouvelle au maître qui parcourait la forêt avec ses écuyers : " Seigneur, votre château a disparu de la terre. A sa place on ne voit plus qu'un lac tout noir ".
Le Comte crut que l'esprit du messager était troublé : " Tu auras mal vu, mon brave ! Il est aussi incroyable que pareille aventure n'arrive à mon château qu'il n'est loisible à Falchert, mon cheval, de faire jaillir une source sous ses sabots ".
A ce moment précis, l'étalon fit en piaffant jaillir du sol rocheux un filet d'eau claire.
Le Comte saisi d'horreur, devina que le valet avait dit vrai. Il monta au grand galop vers l'endroit où le terrible événement avait eu lieu. En regardant le lac qui ensevelissait -comme il le croyait " son fils bien-aimé, le trésor le plus cher qu'il eût au monde, son cœur faillit se briser de chagrin.
Mais alors on put apercevoir près de la rive un berceau qui flottait parmi les branches mortes. L'enfant y dormait paisiblement. Le ciel avait eu pitié de son innocence. Le Comte prit l'enfant dans ses bras, enfourcha son grand cheval et s'enfuit dans le vaste monde, loin de ces lieux maudits.