II
LE MOINE DE HEISTERBACH

Un jour, il y a de cela bien longtemps, un moine de l'abbaye de Heisterbach était assis devant son psautier et méditait sur la nature dernière des choses. Mais il ne parvenait pas à comprendre le sens profond de ces mots : "Car mille années sont à tes yeux comme le jour qui vient de s'écouler et comme une nuit de veille ".

A force de méditer et de réfléchir, il eut chaud et s'en alla dans le jardin du cloître où le vent printanier lui apporta une agréable fraîcheur.

Alors il entendit un oiseau chanter. Et il écouta ce chant qui était doux et harmonieux comme le son d'une flûte. Il oublia du coup tous les problèmes de philosophie et suivit l'oiseau merveilleux de ci, de là, à travers le jardin.

Volant de branche en branche, de hallier en hallier, l'oiseau à la fin franchit les murs du couvent. Le moine, par la petite porte du jardin, le suivit dans la forêt printanière, s'abandonnant tout entier au charme mystérieux qui émanait de son chant.

L'homme suivit l'oiseau à travers les ronces envahissantes au fond d'une gorge profonde où bruissaient les sources. Un petit lac reflétait le ciel pourpre du couchant.

Brusquement la nuit vint. L'oiseau se tut. Du fond des bois la fraîcheur montait. Le moine voulut rentrer, mais il dut tout d'abord se frayer péniblement un chemin à travers les ronces et les épines. Il ne parvint au couvent qu'après le crépuscule.

La porte du jardin était fermée et il dut faire le tour des bâtiments pour pénétrer dans l'enceinte par le grand portail. Honteux de son escapade il voulu sonner mais à sa grande consternation, il ne trouva plus le cordon et dut frapper au judas comme un étranger.

Il s'excusa de son retard auprès du frère-convers et s'apprêta à passer très vite. Mais le portier le regarda de près, éclaira ses traits avec sa lampe et lui barra le chemin : " Je ne vous connais pas ".

Le moine à son tour, dut avouer qu'il n'avait jamais vu ce frère-convers. Ils se rendirent ensemble chez le prieur : lui aussi était un inconnu pour notre moine.

Pourtant il reconnaissait bien ces murs, ces lambris de chêne, ces candélabres en fer forgé. Mais lorsqu'il jeta un regard sur l'image que lui renvoyaient les petites vitres rondes, il n'en crut pas ses yeux. Son image était celle d'un vieillard tout ridé, à la barbe blanche et au dos voûté par l'âge.

Ses jambes brusquement se dérobèrent sous lui. On dut le porter sur un des sièges sculptés qu'il connaissait si bien.

Quand les moines défilèrent ensuite devant lui, il n'en reconnut aucun et ne fut identifié par aucun d'eux.

Tremblant il dit son nom. Et on alla chercher les vieux livres. On feuilleta longtemps avant de trouver ce nom. Il était marqué comme celui d'un moine incrédule qui s'en alla, sans jamais revenir, plus de trois cents ans auparavant.

Alors une grande ombre descendit sur les yeux du vieux moine. Il comprit enfin comment.

" …. Mille années sont pareilles à un seul jour ….. "

Et sa vie s'éteignit comme la flamme d'un cierge soufflée par le vent.