I Rapport du Sous Préfet au Préfet du Nord |
| Ce rapport résume à lui seul toute l'Histoire des Prussiens de Dunkerque mais il est également très instructif sur des points que l'Histoire Officielle n'a pa retenu. A Monsieur le Pair de France, Préfet du Nord Monsieur le Préfet, Pendant que j'avais l'honneur d'être auprès de vous pour affaire de service, mon délégué vous a rendu compte le 12 courant, d'une nouvelle émigration de 83 allemands qui s'étaient présentés aux portes de Dunkerque, attirés par l'espoir d'être embarqué gratuitement comme leurs compatriotes vers l'Algérie. Par votre dépêche d'avant hier vous voulez bien me faire connaître votre approbation des mesures prises pour refouler à la frontière les derniers arrivés, sauf trois qui ont justifié de leurs moyens de s'embarquer pour le Brésil et dont la Maison Delrue de cette ville s'est chargée. Je viens aujourd'hui, d'après votre désir, vous faire le rapport complet des dispositions prises à l'égard des émigrants arrivés en Mai, Juin et Juillet. C'est une communication que je me préparais de moi-même à vous faire, mais pour laquelle je n'avais guère pu, avant aujourd'hui, compléter mes renseignements car ces dispositions entraient complètement dans le service de Mr le Sous Intendant. Je reçus en Juillet dernier, directement les ordres de Mr le Ministre de la Guerre pour présenter, de concert avec une commission, un projet d'affrètement de navires, dans l'intérêt de ces émigrants dont le nombre s'était successivement élevé au-delà de 800, hommes, femmes et enfants. Ces ordres me parvenaient comme faisant fonction de Sous Intendant Militaire, le titulaire étant en congé, et par suite des propositions que vous aviez eu la bonté de réclamer de Mr le Ministre de l'Intérieur. La Commission fut de suite convoquée par moi, mais je n'eus pas à poursuivre l'affaire parce que le service fut repris, d'abord par le Sous intendant de St Omer, Mr Rolland puis par son collègue de Dunkerque, Mr Mazoïer, par lequel toute l'opération a été terminée. C'est ainsi qu'après avoir obtenu tout le concours dépendant de moi et appelé divers armateurs, le Sous Intendant obtint l'autorisation Ministérielle pour traiter au prix de 88 francs par individu au-dessus de 12 ans et de 44 francs par individu au-dessous de ces âges, les enfants de moins d'un an ne devant rien payer. C'était relativement des conditions bien plus avantageuses pour l'Etat que celles primitivement faites par l'intermédiaire de la Mairie de Dunkerque, ou directement par la Maison Delrue, parce que la quantité de vivres à délivrer aux passagers et toutes les garanties en leur faveur étaient stipulées d'une manière assez onéreuse pour l'armateur. Le marché fut passé avec Mr Coquelin de Dunkerque. Il se hâta de faire comme suit, les expéditions Départ D'après ce que j'avais l'honneur de vous exposer ci-dessus des conditions stipulées avec l'armateur, c'est un bloc de 61,248 francs que doit coûter à l'Etat le transport de ces 869 étrangers à Oran. A cela, il faut encore ajouter 2,430 francs et 70 centimes pour 4697 journées applicables à 250 émigrants déposés à la Maison d'Arrêt du 2 au 28 août, journées qui étaient recouvrables sur l'Etat d'après les productions régulières qui vous seront faites, portant à 63,678 francs et 70 centimes la dépense du Trésor pour ces malheureux, indépendamment de tout ce qu'ils ont coûté ici à la charité publique. Il y avait lieu d'espérer qu'avec une pareille dépense nous serions totalement débarrassés de nos émigrants Prussiens. Il n'en a pas été ainsi, même pour ceux qui étaient arrivés à Dunkerque au moment des embarquements. Il nous en est resté 24 malheureusement, parmi ceux-ci, quelques-uns dans la confusion des départs, ont vu une partie de leur famille et d'autres la totalité de leurs effets embarqués, tandis qu'ils restaient à terre. Aussi, selon que vous le verrez par ma communication, ci-jointe, d'une demande vivement appuyée de l'autorité locale, sollicitent-ils aujourd'hui de rejoindre leurs compatriotes. Au cas que le Gouvernement se refuserait, ce que je comprendrais très bien, à continuer des dispositions onéreuses, il me semblerait au moins nécessaire de leur accorder quelques secours pour retourner dans leur Patrie et pour être indemnisés de la perte de leurs effets ; sauf à l'autorité française de revendiquer ces objets à Oran pour qu'ils soient vendus à son profit. Si au contraire le Gouvernement adhère plutôt à faire suivre ces malheureux en Afrique, il conviendra toujours d'y revendiquer leurs effets pour leur être remis à l'arrivée. Ces effets, tous à bord du dernier navire parti, La France, sont détaillés dans un rapport inclus du Commissaire Salvigne de la Cipière ; Je complète ma communication de l'état nominatif de ces étrangers, contenu dans un autre rapport du même Commissaire à la date du 5. Quant au motif du non embarquement c'est, Mr le Sous Intendant l'explique très bien, qu'ils étaient les derniers venus ce qu'après avoir fait entendre autant que possible par Mr le Ministre de la Guerre les autorisations d'expédier, il n'avait pu se provoquer de renouveler, le nombre des allemands n'étant plus assez considérable pour faire un chargement complet, ce qui aurait détourné l'armateur adjudicataire de les accepter. Il n'y aurait donc plus maintenant, toujours en cas de non renvoi dans leur patrie, qu'à les diriger par terre sur Toulon ou à les mettre comme passagers à bord de navires qu'il y a quelques fois dans notre port pour ceux de la Méditerranée. On m'assure que les prix seraient au moins aussi avantageux que pour la dernière expédition générale, des conditions ordinaires et non pas d'un avantage exceptionnel pour les passagers, devant alors être stipulées. Je vous demande instamment Monsieur le Préfet, de vouloir bien statuer ou faire statuer au plus vite sur nos émigrants restés ainsi en arrière. Il est entendu que je ne veux parler d'aucun de ceux qui ont fait l'objet de rapport de la Sous Préfecture du 12 courant. Ceux-là sont bien et dûment restés refoulés, en dépit de quelques tentatives faites par certains d'entre eux pour revenir. Il en est d'autres que nous avons au contraire laissé rentrer à Dunkerque parce qu'ils ont justifié de leur moyen de traiter avec les Maisons d'expédition sur le Brésil. Près de 200 de ces derniers partiront cette nuit ou demain par un beau navire, La Virginie, armateur Mr Delrue. Mais il est certain que nos efforts ne préviendront jamais de nouveaux embarras , si par la voie diplomatique le Gouvernement n'obtient pas soit en Prusse soit sur la ligne de ce Pays au nôtre de faire bien répéter aux Emigrants que la France n'entend nullement les accepter pour l'Algérie. Il n'importe pas moins de leur signifier que leur entreprise particulière de colonisation au Brésil ou ailleurs n'en veulent plus que moyennant solde par avance des frais de transport et que tous les émigrants qui ne nous justifieraient pas de leurs ressources dans ce but, seraient rigoureusement refoulés à la frontière. Notre Diplomatie doit d'autant insister que l'Allemagne paraît vivement pousser à cette émigration, et que pour s'exonérer le plus possible de ses prolétaires, elle dénationalise les malheureux qu'elle nous envoie de la sorte. Enfin, il importe de bien s'assurer qu'il n'y a pas soit à Cologne soit à Trèves, soit en quelques autres villes d'outre Rhin, connivence plus ou moins directe de certaines de nos maisons de commerce qui voudraient attirer le plus possible d'émigrants à Dunkerque, sauf à refuser ceux qui ne se soumettraient pas assez aux exigences de la spéculation. Tous viennent par terre. Ils ne rencontrent sur cette direction d'autre force publique que la Douane, évidemment impuissante à les arrêter quand ils sont en masse. En pareil cas le mieux me paraît de retenir leurs bagages qui sont toujours assez pesants. Je précise en ce sens des instructions que j'ai l'honneur de vous soumettre ci-jointes. Pour en finir sur cette affaire de l'émigration Prussienne, Monsieur le Préfet, il me reste à me justifier auprès de vous d'avoir continué à faire écrouer de ses membres à notre Maison d'Arrêt par application de l'article 1er de la loi du 10 vendémiaire an IV, bien que votre dépêche du 6 Août ne le considère pas comme régulier. A cet égard, j'aurais d'abord l'honneur de vous rappeler que c'est comme expédient que j'avais recouru à cette loi, qu'elle était la seule invocable et que constamment nous avons procédé selon elle dans les Pyrénées pour les Espagnols, avec l'approbation du Gouvernement. Ensuite vous voudrez bien remarquer que contrairement à ce qu'implique l'avant dernière phrase de votre dépêche précitée, je n'aurais assurément pas agi avec plus de régularité si j'avais repoussé de suite nos émigrants hors la frontière, car ils n'étaient pas déclarés vagabonds par jugement. Je n'aurais cependant pas manqué de le prendre sur moi, comme je suis prêt à le faire désormais, si la détention passée d'un certain nombre d'étrangers n'avait eu pour motif, avant votre lettre, le besoin indispensable de police et d'humanité, de concourir avec la charité publique à s'assurer de la subsistance d'une masse de gens affamée, après votre lettre la nécessité de séquestrer les nouveaux arrivants pour les séparer des premiers venus, suivant le désir de notre Sous Intendant, celle ci voulant par là empêcher le mélange des uns et des autres, avant de savoir si Mr le Ministre de la Guerre autoriserait l'embarquement d'eux tous. Sans cette mesure d'incarcération nous aurions eu certes bien plus de confusion à regretter, que celle qui a fait embarquer les effets de plusieurs émigrants, tandis que ceux-ci sont demeurés à terre et sollicitent aujourd'hui d'aller rejoindre leurs compatriotes. Au surplus l'écrou postérieur à votre dépêche du 6 courant, n'a été que pour 56 individus représentant 302 journées ou une dépense d'environ 150 francs. Je n'ai voulu, Monsieur le Préfet, négliger aucun détail de toutes nos laborieuses dispositions. J'espère vous avoir confirmé ainsi dans la pensée qu'elles n'ont failli en rien de ce qui dépendait de nous. Je suis le premier à reconnaître que Mr le Sous Intendant en particulier a procédé avec tout le soin en son pouvoir. Je réclame pourtant de vos bontés de bien insister auprès du Gouvernement sur cette circonstance que l'Administration n'a été qu'assistante et qu'elle ne pourrait donc être en rien responsable, si le nombre des émigrants primitivement accepté par Mr le Ministre de la Guerre, a été considérablement dépassé et si néanmoins 24 de ces Prussiens nous restent encore, dans une position plus critique qu'à leur arrivée à Dunkerque. Daignez, Monsieur le Préfet, agréer l'hommage de mon respectueux dévouement. Le Sous Préfet.
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