Les Kappes :: La Généalogie d'une famille....
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Maréchal BugeaudMonsieur le Ministre,

Je viens de consacrer un jour entier à l’inspection minutieuse de l’établissement des Prussiens à la Stidia.

J’ai été en général très satisfait des travaux exécutés par les troupes et de toutes les dispositions paternelles et de bonne administration prises à l’égard des malheureuses familles qui ont été jetées sur le sol africain.

J’ai trouvé des fours à chaux et un four à briques en pleine activité. On fabrique aussi du plâtre, des tuiles creuses, des tuyaux de fontaine et même on a commencé de la poterie avec une terre qui paraît excellente et qui sera, je le crois, propre à la faïence. Plusieurs carrières de moellons et de pierres de taille sont ouvertes et donnent de très bons matériaux. L’enceinte de cet immense village est faite aux deux tiers ; une bonne route est pratiquée presque jusqu’à la mer pour aborder à un petit débarcadère par où, avec quelques travaux, on pourra recevoir avec moins de frais des bois de construction.
Le bataillon chargé des travaux a fait un beau jardin qui est déjà presque tout ensemencé, en vue de fournir aux Prussiens beaucoup de plants de légumes. La plupart des jardins des colons commencent à être en culture et on remarque déjà quelques semences levées.
Enfin, environ 240 hectares ont été ensemencés en orge et en froment par des corvées arabes sous la direction du bureau arabe de Mostaganem.


J’oubliais de vous dire que plusieurs maisons commencent à sortir de terre et que deux sont prêtes à recevoir la couverture.
On n’a pu commencer que très tard la construction des maisons parce qu’il fallait au préalable avoir créé les fours à chaux et extrait de la pierre. A présent que cette installation préparatoire est faite, les constructions marcheront beaucoup plus vite, mais quelle que soit l’activité qu’on y mette, on n’achèvera pas avant quatre mois la construction d’une centaine de maisons.

Dans des vues d’économie et d’accélération du travail, j’ai décidé contrairement à l’avis du conseil d’administration que les maisons seraient couvertes en terrasses à la manière des Maures. Le grand avantage de cette méthode est que, plus tard, les familles quand elles auront quelques ressources pourront élever leurs maisons d’un étage et que la terrasse actuelle pourra servir de plancher à cet étage. Si l’on eut été continué à couvrir en tuiles, il aurait fallu des bois plus longs et l’on eut été contraint de faire venir des tuiles d’Espagne ou d’attendre fort longtemps la fabrication de la tuilerie que nous avons établie sur les lieux, tandis que l’on aura tout de suite les terrasses et qu’elles coûteront moins que les tuiles.
J’arrive à l’examen de la population de cette colonie :
Pendant que j’inspectais les travaux, j’avais ordonné que les familles prussiennes fussent réunies en groupes séparés en avant de leurs baraques.

LamoricièreVous savez, Monsieur le Ministre, que je n’avais vu arriver les Prussiens qu’avec une extrême répugnance. Je présumais bien que, puisqu’on n’avait pas voulu les embarquer pour l’Amérique, les familles étaient mal composées et surtout fort misérables. Hélas ! mes suppositions étaient encore bien loin de la réalité. Je ne puis vous exprimer le sentiment pénible que j’ai éprouvé en voyant ces malheureux. Sur 467 individus qui sont à la Stidia, il n’y a que 84 hommes. Encore si c’étaient des hommes vigoureux ! mais, pour la plupart, ils sont faibles et maladifs ; beaucoup ont les yeux très malades ; presque tous ont les membres décharnés et les muscles de la face ont presque disparu. C’est à peine si, parmi eux, on pourrait en trouver une quinzaine susceptible de faire un travail énergique. Les mères de famille sont à peu près dans le même état physique. Les enfants de 8 à 15 ans ont une meilleure mine et présentent des espérances.
Au total, il n’y a que fort peu de travail à attendre de cette population. On leur a semé leurs graines, il faudra les leur récolter en majeure partie, car ils sont parfaitement incapables de recueillir des récoltes qui s’étendent à ¾ de lieue à l’Est et à l’Ouest du village.
En considérant avec attention ces chétives créatures, il est aisé de prévoir qu’il faudra les tenir plusieurs années sous la tutelle paternelle de l’armée ou de l’administration civile. Il faudra surtout les garder, car une douzaine de cavaliers arabes les détruiraient en un instant.
J’avoue que je n’ai pu m’empêcher de déplorer que tant d’efforts de la part de nos soldats, tant de dépenses de la part de l’Etat soient appliquées à une population qui est si loin de répondre au but que nous devons nous proposer.

Tirailleur et LégionnairePlusieurs chefs arabes, escortés par un certain nombre de cavaliers m’avaient accompagné dans cette revue ; je me suis empressé de leur expliquer que les familles qu’ils voyaient devant eux n’étaient pas françaises, que c’étaient des pauvres venus d’Allemagne en France, et que, n’ayant pas de terres à leur donner, parce que tout était en culture, on les avait envoyés en Afrique par charité. Leur laisser croire que les Prussiens étaient des Français, c’eût été leur donner de nous une idée fâcheuse et il importe beaucoup à notre puissance morale qu’il n’en soit pas ainsi.

Ah ! je vous en conjure, Monsieur le Ministre, dans l’intérêt de la France et de la colonie, qu’il ne soit plus envoyé de ces convois en masse de familles d’Outre-Rhin, admises sans examen préalable et rigoureux. Et d’ailleurs, qu’avons-nous besoin de familles allemandes pour peupler notre colonie, quand nos sous officiers et nos soldats m’accablent tous les jours de leurs demandes pour coloniser ! Mais, si l’on est assez mal inspiré pour ne pas se servir de cet excellent élément, soyez convaincu que quand nous ferons aux frais de l’Etat et avec les bras de l’armée, des villages comme les deux que nous faisons pour les Prussiens, nous trouverons des familles françaises pour les occuper. S’il nous en est venu peu jusqu’à présent, c’est premièrement que nous n’avons pas pris ces grands moyens pour les attirer, secondement que très peu de familles de cultivateurs ont les avances nécessaires pour faire leur établissement et vivre pendant la première année ; celles qui ont ces avances se décident difficilement à venir en Afrique. Il ne faut donc compter que sur les prolétaires pour créer la masse de la colonisation, et voilà justement pourquoi il faut que l’Etat intervienne avec ses écus et avec son armée.

On trouvera bien quelques familles ayant quelque aisance qui viendront s’établir dans la banlieue de nos villes de la côte; mais plus au loin on n’aura en général que du prolétaire ; eh bien ! prolétaires pour prolétaires, ne vaut-il pas mieux prendre des Français et de préférence des Français choisis par les conseils de révision disciplinés et aguerris.

Maréchal Duc d’Isly

(Bugeaud avait été fait Duc d’Isly)

P.S : « Il y a parmi les Prussiens des familles sans chef, composées d’une mère et plusieurs petits enfants ; d’autres où il n’y a que des enfants sans père ni mère ; enfin, il y a des hommes seuls qui ont perdu leurs femmes et leurs enfants ou qui n’ont jamais été mariés. J’ai l’honneur de vous envoyer copie des décisions que j’ai prises après avoir apprécié la situation. »


Suit l’énumération des ordres laissés à la Stidia par le gouverneur.

Combien curieuse, combien intéressante est cette lettre ! Non seulement elle nous renseigne sur les milles détails matériels de la création du centre, mais elle nous fait connaître l’état dans lequel se trouvait la population qu’on allait charger de coloniser toute cette partie de la côte. Dénuement complet, état maladif des uns, épuisement des autres, lassitude de tous, incapacité au travail, enfin composition anormale, n’était-ce pas assez pour faire présager l’avortement d’une pareille tentative ?

Toutefois, si l’on songe au dépit qu’avait conçu le Maréchal en voyant préférer à son système de colonisation militaire un système de colonisation étrangère, dépit qui perce dans toutes les lignes de cette lettre et qui s’exprime même fort vivement par endroit, si l’on se rappelle et le séjour prolongé de ces émigrants à Dunkerque dans un état misérable, et la longue traversée qu’ils venaient d’accomplir, entassés les uns sur les autres et probablement mal nourris, enfin si l’on n’oublie pas leur séjour à Mers el Kebir, au milieu d’un camp dans l’oisiveté et dans la débauche (?) , les ombres dont le Maréchal a chargé son tableau, sans se dissiper, s’éclaireront et peut-être s’atténueront.

 

 
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